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Full text of "Poésies de Daniel Lesueur"

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POÉSIES 



Daniel Lesueur 



es — Sonnets 'Philosophiques — Sursit 
Souvenirs — 'Paroles i'otmour 




PARIS 
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 

23-51, PASSAGE CHOISEUL, 25-31 
M DCCC XCVI 



POÉSIES 



Daniel Lesueur 



IL A ETE TIRE DE CE LIVRE : 

15 exemplaires sur papier de Hollande. 
10 — sur papier de Chine. 

Tous ces exemplaires sont nume'role's & paraphés par l'Editeur. 




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POESIES 



Daniel Lesueur 



Visions 'Divines — Les Frais "Dieux 

Visions antiques — Sonnets ^Philosophiques — Sursum Corda! 

Souvenirs — Paroles d'amour 




PARIS 
ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR 

23-3I, PASSAGE CHOISEUL, 23-3I 
M DCCC XCVI 



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VISIONS DIVINES 



L'ŒUV%.E DES DIEUX 



J e vous vénère, ô dieux ! vagues spectres sublimes, 
Que l'homme a tour à tour bénis et blasphémés. 
Mes chants s'élèveront vers vos lointaines cimes 
Pour tous les malheureux que vous avez charmés. 

Vos bienfaisantes mains aux damnés de la vie, 
A ceux qu'abandonnaient la Fortune et l'Amour, 
Ont versé largement tous les biens qu'on envie, 
Éternisant pour eux nos vains bonheurs d'un jour. 

Ils ont vécu, le cœur bercé par leur chimère, 
Traversant nos douleurs avec un front joyeux, 
Et même ils ont souri lorsque la Mort amère 
De son geste muet leur a fermé les yeux. 

Ce qu'ils ont entrevu dans leur obscure voie 
N'est pas le joug pesant d'un stérile labeur, 
La terreur de la faim, la jeunesse sans joie, 
Le trépas solitaire et sa morne stupeur. 



4 VISIONS DIVINES 

Non : c'est un sûr chemin, plein d'épreuves mystiques, 
Qui prend l'homme au berceau pour le conduire aux cieux, 
Qu'on parcourt, enivré d'encens et de cantiques, 
Versant du repentir les pleurs délicieux. 

Saints transports effaçant toute douleur charnelle, 
Inépuisable amour issu d'un cœur divin, 
Impérissable espoir d'une extase éternelle, 
Qui vous a possédés n'a pas souffert en vain. 

Pour l'assouvissement des appétits sans trêve, 
Malgré ses moissons d'or, le monde est trop étroit ; 
Mais aux déshérités s'ouvre le champ du rêve... 
L'homme est un créateur qui fonde ce qu'il croit. 

Et puisque la Nature aux lois mystérieuses, 
Nous donnant la douleur, nous livra l'infini, 
Pourquoi briserions-nous les ailes radieuses 
Qui nous portent plus haut que notre ciel terni? 

Pour moi, je te salue, Illusion féconde, 
Qui seule à nos efforts viens prêter ta grandeur! 
Sur les antiques fronts de tous les dieux du monde 
C'est toi dont, à jamais, j'adore la splendeur. 



FANTOMES DIVINS 



F^X,TÔMES DIVINS 



A l'heure où votre ciel croule, 
O dieux des siècles passés! 
Quand le monde rit et foule 
Tous vos trônes renversés, 
Je m'attendris et je songe 
Que votre subtil mensonge 
De l'Idéal qui nous ronge 
Est le radieux flambeau. 
Tous nos rêves dans votre ombre 
Ont flotté, formes sans nombre, 
Et votre gloire qui sombre 
Met notre espoir au tombeau. 

Heureux ceux que notre sphère, 
En ses horizons étroits, 
Peut désormais satisfaire, 
Sous les cieux vides et froids! 



VISIONS DIVINES 

Heureux ceux dont la pensée, 
Parfois déçue et lassée, 
Vers la chimère effacée 
Ne se retourne jamais, 
Et dont le rêve impassible, 
Restreint au monde sensible, 
Ne poursuit pas l'impossible 
Jusqu'aux plus lointains sommets! 

Pour moi, dans la vieille Egypte, 

Je m'égare sans remords 

Au sein de la sombre crypte 

Où vivent toujours ses morts. 

J'aime à croire qu'endormie 

Dans l'étroite tombe amie, 

La somptueuse momie 

Songe encore aux jours anciens, 

Et qu'en sa fixe prunelle, 

Durant la vie éternelle, 

Luit la vision charnelle 

Des bonheurs qui furent siens. 

Ou bien, sur les bords du Gange, 

Dans un lumineux décor, 

Je contemple un monde étrange 

Et j'ai des ailes encor. 

Parmi les temps insondables, 

Mes destins inévitables 

Par des nombres formidables 



FANTOMES DIVINS 



Comptent les ans révolus, 
Car les siècles par centaines 
Font les âmes incertaines 
Dignes de boire aux fontaines 
Où s'enivrent les élus. 

Sous l'arbre au feuillage antique, 
Je m'assieds avec Bouddha, 
Épris du songe mystique 
Dont la beauté l'obséda. 
Là, sa douce âme pensive 
Vit s'approcher, agressive, 
La tentation lascive 
Des corps éclatants et nus; 
Ferme, il poursuivit sa voie, 
Car l'éclair de notre joie 
Est dérisoire et se noie 
En des gouffres inconnus. 

Parfois, dans la steppe aride 
De l'Iran sec et poudreux, 
Sur le désert, qui se ride 
Vers l'horizon vaporeux, 
Je distingue dans la brume, 
Parmi l'air qui se parfume, 
Une simple pierre où fume 
Et flambe quelque tison : 
De FArya des vieux âges, 
Suivant ses pieux usages, 



VISIONS DIVINES 

C'est là l'autel où ses sages 
Murmurent leur oraison. 

Des hauts remparts de Carthagc, 
Où la terre aux flots s'unit, 
J'adore, un soir, sans partage, 
Le front si pur de Tanit. 
Dominant la mer tranquille, 
Elle sourit, immobile, 
Et sa puissance subtile 
Enchante et dissout le cœur; 
Ou bien son fin croissant grêle, 
Effleurant quelque tourelle, 
Semble, fantastique et frêle, 
Un hiéroglyphe moqueur. 

Et devant quelque humble toile 
D'un vieux maître florentin, 
Où les mages voient l'étoile 
Qui blanchit dans le matin, 
Je nais aux siècles gothiques, 
Pour chanter de doux cantiques, 
Sous les merveilleux portiques 
Tout embrumés par l'encens, 
Et pour baiser avec joie, 
Sous le vitrail qui flamboie, 
De Jésus, dont le front ploie, 
Les membres éblouissants. 



FANTOMES DIVINS 



Non, je ne puis vous maudire, 
Vous, nos charmeurs, vous, les dieux! 
En vain le jour se retire 
De votre ciel radieux, 
De vous en vain mon cœur doute... 
Pour éclairer notre route 
Ce Demain, que je redoute, 
Qu'a-t-il de meilleur que vous? 
Dans notre existence brève, 
Vaut-il mieux marcher sans trêve, 
Ou s'enchanter d'un grand rêve, 
Les mains jointes, à genoux? 



VISIONS DIVINES 



Lji CHji%.lTÈ T>E t BOU c D'DH*A 



vJ n jour, les pieds meurtris et brûlés de poussière, 
Las d'avoir trop marché sous un soleil de feu, 
Gautama, le doux prince aux yeux pleins de lumière, 
Vit d'humbles murs surgir dans l'air ardent et bleu. 

Ce n'était plus le temps de ses splendeurs mondaines, 
Des repos nonchalants dans ses jardins fleuris, 
Tandis qu'au bruit charmeur des sonores fontaines 
Dansent rêveusement les lascives houris. 

Il avait tout laissé des voluptés royales, 
Car il ne pouvait plus les goûter sans remord 
Depuis qu'il avait vu ces trois choses fatales, 
Savoir : la pauvreté, la souffrance et la mort. 

Recherchant le secret de la douleur humaine, 
Durant des jours sans nombre il avait médité, 
Et sur l'arbre où mûrit la science certaine 
S'était formé pour lui le fruit de charité. 



LA CHARITE DE BOUDDHA II 

Dans ses rêves profonds sous le divin ombrage, 
Lui, l'éternel Bouddha, venait d'apprendre enfin 
Que l'homme, ignorant tout, a pour meilleur ouvrage 
D'aimer, et de donner lorsque son frère a faim. 

Maintenant il allait sous le ciel impassible, 
Cherchant un malheureux pour lui prendre la main, 
Et murmurant les mots de tendresse indicible 
Qui devaient éclairer notre aride chemin. 

Et voici que vers lui, la cruche sur l'épaule, 
Venait, à pas lassés, la femme d'un soudra. 
Le grand Réformateur alors comprit son rôle, 
Un céleste sourire à ses lèvres erra. 

II. vit en un éclair l'infranchissable abîme 
Que la caste maudite entre les cœurs creusait 
La femme que voilà ne pouvait pas sans crime 
Approcher l'Aryen, dont l'orgueil l'écrasait. 

Et c'était une atroce et honteuse souillure 
Que rien dans l'avenir ne pouvait effacer, 
Pour lui, que partager le pain ou bien l'eau pure 
Avec celle qui, lente et triste, allait passer. 

Et le prince du sang, dont la très noble race 
Se peint sur son front blanc et dans son fier regard, 
S'avance... Mais la femme, en hâte, lui fait place, 
Puis, l'entendant parler, s'arrête, l'œil hagard. 



12 VISIONS DIVINES 

Et Gautama disait, d'une voix dont la terre 
Toujours, de siècle en siècle, entend l'écho sacré : 
« J'ai soif, ma route est longue et l'âpre vent m'altère. 
Penche vers moi ta cruche, ô femme! et j'y boirai. » 

Mais elle, doucement, lui répliquait, confuse : 
« Hélas! je suis en tout ta servante, seigneur; 
Mais mon père est soudra. Vois quelle erreur t'abuse. 
A boire par ma main tu perdrais ton honneur. 

— « Femme, dit Gautama, je te demande à boire, 
C'est tout. Ne me dis point que ton père est soudra. 
Ces mots sont vanité, sœur, et tu peux me croire, 
Car par ma voix demain le monde l'apprendra. » 

Et la femme inclina, muette de surprise, 
Sa cruche, et regarda cet homme au noble sang 
Dont la lèvre effleurait la rude argile grise, 
Et qui semblait joyeux de l'acte avilissant. 

Elle ne savait pas, la pauvre dédaignée, 

Que celui qui buvait, humblement, de sa main, 

Verrait à ses autels la terre prosternée 

Et plierait sous sa loi le tiers du genre humain. 

Et lorsque, se perdant sur la poudreuse route, 
Le voyageur eut dit son fraternel adieu, 
Elle, qui le suivit d'un long regard sans doute, 
Dans le passant songeur n'entrevit pas le dieu. 



L ORIENT 15 



L'O'R.IEX.T 



L'AN S le clair Orient, que la lumière inonde, 
Près des limpides flots et des déserts de feu, 
Sous l'insondable ciel étincelant et bleu, 
Fleurit, naïve encor, la jeunesse du monde. 

Là, dans l'enchantement des vivantes couleurs, 
L'Humanité s'attarde au sein d'un calme rêve, 
Car, du haut des autels, ses dieux veillent sans trêve, 
Pour accueillir ses vœux et charmer ses douleurs. 

Dans l'espace enflammé, les horizons mystiques 
S'y déroulent sans fin parmi les rayons d'or. 
Nul clairvoyant regard n'y peut sonder encor 
Le sublime néant des visions antiques. 

Le brahmane, approchant du Gange vénéré, 
S'incline en sa ferveur que nul doute n'altère; 
L'Arabe, balancé par le lent dromadaire, 
Du prophète, à mi-voix, redit le nom sacré. 



14 VISIONS DIVINES 

Sous les saints oliviers, le chrétien de Syrie 
Évoque de Jésus le doux spectre sanglant, 
Et rêve qu'il effleure en son baiser tremblant 
Les pieds qu'ont arrosés les larmes de Marie. 

Et d'infinis essaims de cœurs emplis de foi, 
Ayant pour but l'amour et pour vertu l'aumône, 
De l'aride Thibet aux bords du fleuve Jaune, 
Serviteurs de Bouddha, suivent sa pure loi. 

De leurs ardents espoirs ignorant la folie, 
Ces peuples confiants, sans crainte et sans remord, 
Ayant rempli leurs jours, s'endorment dans la mort 
Sans avoir éprouvé notre mélancolie. 

Dans l'avenir obscur, fermé d'un triple sceau, 
Ils goûteront les biens que notre cœur jalouse : 
L'orgueil des fils nombreux, la douceur de l'épouse, 
Tous les simples bonheurs du monde à son berceau. 

Affermis pour longtemps sur ces supports augustes 
Que nos mains ont brisés sans trouver d'autre appui, 
Et dédaignant le mal qui nous trouble aujourd'hui, 
Ils resteront croyants, paisibles, fiers et justes. 

Pour nous, près de trouver le vide sous nos pas, 
Nous avons trop détruit sans bâtir assez vite. 
D'amers pressentiments, que nul esprit n'évite, 
A nos espoirs hautains livrent d'obscurs combats. 



l'orient 15 

Et nous prétons parfois, aux heures de ténèbres, 
Une oreille inquiète aux lointains craquements 
Dont le bruit, sourd encor, monte des fondements 
De nos États vieillis, en des échos funèbres. 

Crédules héritiers de l'humble et saint devoir, 
Vous qui des dieux anciens ne touchez point les voiles, 
Vivez, vivez heureux sous vos cieux pleins d'étoiles ! 
Vos rêves sont meilleurs que notre âpre savoir. 

Nul ne sait quel triomphe à vos âmes candides, 
Pour tant de patience, est peut-être promis. 
Poursuivez donc en paix sous les astres amis 
Votre songe éternel, au bord des mers splendides. 



l6 VISIONS DIVINES 



LE T%OG%ÈS ET LES VIEUX 



Aux temps anciens, le monde existait dans un rêve ; 
Les deux élargissaient le terrestre horizon ; 
L'espoir d'un avenir plein d'extases sans trêve 
Consolait de la vie incertaine et trop brève, 
Et le désir vainqueur supplantait la raison. 

Hélas! il est des cœurs que le Progrès consterne, 
Des lèvres qui toujours invoqueront les dieux. 
La Science à l'œil froid conduit l'esprit moderne, 
Pourtant plus d'un genou dans l'ombre se prosterne, 
Plus d'un regard encor monte au ciel radieux. 

C'est que, nous retirant l'espérance qui charme, 

Dévastant à jamais nos lointains paradis, 

La Science n'a pas effacé toute larme; 

En nos mains, au contraire, elle aiguise chaque arme, 

Et nous rend sans pitié pour les combats maudits. 



LE PROGRÈS ET LES DIEUX 17 

L'antique Illusion, qui nous devient néfaste, 
Ne peut plus sans péril embellir le chemin. 
Notre champ de bataille est si sombre et si vaste 
Que jamais nulle haine ou de peuple ou de caste 
N'en ouvrit de pareil au désespoir humain. 

Le sang n'y coule point : la lutte pour la vie 
N'offre point la grandeur des glorieux trépas; 
Les morts, nul ne les chante et nul ne les envie, 
Et l'effrayant clairon qui tous nous y convie, 
C'est le cri de la faim, qui ne pardonne pas. 

Nos tournois acharnés ont l'univers pour lice. 
Sous nos efforts géants tout rempart est tombé. 
Le salaire est une arme, un mot d'ordre, un complice. 
Ni repos, ni pitié! Si son pied manque ou glisse, 
Le lutteur le plus fort a bientôt succombé. 

Car le travail, facile aux époques naïves, 
Est pour nous l'incessant et terrible labeur. 
L'esclave d'autrefois, dans nos cités actives, 
Frémirait à l'aspect de nos races chétives, 
Qu'asservissent le fer et l'or et la vapeur. 

Il rirait de dédain quand leur foule pâlie, 
Quittant le puits de mine ou l'obscur atelier, 
Lui dirait : « Nous, au moins, sommes libres. » Folie ! 
Vous, libres?... Mais la loi qui vous dompte et vous lie 
Plus qu'aucun joug humain vous contraint de plier. 

3 



VISIONS DIVINES 



Dans sa marche en avant le Progrès implacable, 
Comme l'âpre Nature, écrase aveuglément 
Le faible, l'impuissant, le rêveur, l'incapable. 
Pour qui veut éluder son ordre redoutable, 
Honte, misère et mort sont un sûr châtiment. 

Pourtant l'homme jamais ne vivra sans chimère. 
Nous aussi, nous avons notre espoir insensé : 
Le rêve social, en son ardeur amère, 
Prend des religions la puissance éphémère 
Et remplace à lui seul tous les dieux du passé. 

Nous le verrons bientôt plus qu'eux impitoyable, 

Car il met l'idéal ici-bas, près de nous. 

Pour toucher à ce but, qui paraît saisissable, 

Le combat grandira, tellement effroyable 

Que les maux d'aujourd'hui pourront nous sembler doux. 

Puisque telle est la loi, courbons donc notre tête; 
Mais ne maudissons pas, dans notre vain orgueil, 
En face des douleurs que demain nous apprête, 
Les dieux, dont la raison proclame la défaite, 
Mais dont nos cœurs meurtris portent encor le deuil. 



LA MORT DES DIEUX 19 



Loi îSCO%.T DES DIEUX 



JL/axs le ciel vaporeux, aux fascinants abîmes, 
Au-dessus des brouillards d'argent, de cendre ou d'or, 
Sur leurs trônes d'azur siégeaient les dieux sublimes, 
Écoutant si vers eux nos chants montaient encor. 

1rs étaient là, ces fils de notre immortel rêve, 
Unis et fraternels dans leur commun séjour, 
Car un même désir les enfanta sans trêve, 
Car ils furent aimés du même ardent amour. 

Ils étaient là, sans haine et sans amère envie : 
Jupiter, Jéhovah, si prompts en leur courroux; 
Le grand Baal; Istar, déesse de la vie, 
Et le pâle Jésus sous ses longs cheveux roux ; 

Bouddha, dont la pitié s'épanche en flots mystiques ; 
Vishnou, qui de toute âme est l'éternel amant; 
Allah, qu'ont célébré de belliqueux cantiques, 
Et le farouche Odin, roi du Nord inçlément. 



VISIONS DIVINES 



Et sur les fronts hautains de la céleste foule 
Régnaient le calme auguste et la sécurité : 
Les siècles devant eux passeraient, sombre houle, 
Mais sans pouvoir jamais ternir leur majesté. 

Car l'homme, qui les fit du meilleur de son âme, 
Et qui par leur splendeur s'était laissé charmer, 
Quand il douterait d'eux ne serait point infâme 
Assez pour les maudire et pour les blasphémer; 

Mais, les enveloppant d'un respect doux et tendre, 
Il bénirait toujours leurs fantômes puissants, 
Qui l'ont fait espérer avant qu'il pût comprendre, 
En lui donnant pour but les cieux éblouissants; 

Il n'oublierait jamais que, sur sa route amère, 
Eux seuls ont soutenu, guidé ses premiers pas, 
Et qu'ils l'ont doucement calmé par leur chimère, 
Comme on calme un enfant en lui chantant tout bas. 

Ainsi rêvaient les dieux au fond du ciel immense, 
Quand soudain, les troublant dans leur bleu paradis, 
Monta comme un long cri d'insulte et de démence : 
L'homme se disait libre... et les avait maudits! 

Homme, pauvre insensé que mène un vain mirage, 
Maudis donc ton cerveau, ton cœur et ta raison ! 
Les dieux ne sont-ils pas, réponds, ton propre ouvrage i 
Qui donc les a dressés, hors toi, sur l'horizon ? 



LA MORT DES DIEUX 21 

Quand tu brandis contre eux un inutile glaive, 

C'est ton illusion que menace ta main ; 

Si tu crois saluer une aube qui se lève, 

Vois, tes propres flambeaux blanchissent ton chemin. 

Va donc, poursuis un songe après un autre songe : 
Tu ne peux échapper à la loi de ton cœur. 
Mais écoute. . . Dans l'ombre où ton blasphème plonge, 
C'est de ta seule voix que rit l'écho moqueur. 

Cest toi, c'est ton passé, dont ainsi tu te railles. 
Soit, tous tes dieux sont morts sous ton bras forcené ; 
Mais d'autres de ton sein vont naître, et tes entrailles 
Demain feront jaillir ton rêve nouveau-né. 



VISIONS DIVINES 



T%IÈ%E oi MI'KE%VE 



L'an s l'abîme sacré, dans l'infini mystique 
Où sont assis les dieux, ô Pallas-Athéné, 
Daigne écouter l'accent de mon pieux cantique! 
Reviens, reviens, Déesse, à la colline antique, 
Fais resplendir encor ton temple profané! 

Nous avons mutilé ton Parthénon sublime, 

Nous, fils lourds et grossiers des Goths aux cheveux roux. 

Ton pardon ne saurait effacer un tel crime. 

De ses sombres erreurs notre race est victime; 

Leur poids l'écrase encor, bien plus que ton courroux. 

Mais du moins laisse-moi, noble Reine offensée, 
Sur ton autel détruit verser mes pleurs amers ! 
Car il fut le sommet de l'humaine pensée. 
Sitôt qu'il a péri, la nuit s'est abaissée 
Sur ce triste Occident déchiré par les mers. 



PRIÈRE A MINERVE 23 



Mille ans elle a régné, la nuit épouvantable. 
Tu te taisais alors et détournais les yeux, 
O Raison, ô Beauté sereine et redoutable! 
Lorsque fondit sur nous l'horreur inévitable, 
Muette, tu voilas ta face au fond des cieus. 

Le jour pourtant revint. Une tremblante aurore 
Palpita tout à coup vers l'horizon sanglant. 
Le vague écho lointain de ton clairon sonore, 
O Vérité, passa, puis grandit plus encore... 
L'Art ancien du tombeau surgit en chancelant. 

C'est qu'une vision, pâle encore et divine, 
Dans les cœurs torturés montait avec lenteur; 
C'est qu'au souffle venu de ta sainte colline, 
O- Pallas-Athéné, sur le front qui s'incline 
Planait le vol puissant de l'Idéal sauveur. 

Le Moyen Age obscur tressaillit d'allégresse; 
Le monde crut renaître en retrouvant tes lois. 
Des vrais amants du Beau n'es-tu pas la maîtresse? 
La Grèce nous inspire et tu guidas la Grèce. 
Tous les grands siècles d'art sont éclos à ta voix. 

Mais jamais l'Idéal, dont l'âme est altérée, 
Qu'elle poursuit toujours et qui toujours s'enfuit, 
Ne manifesta mieux sa présence adorée 
Que dans l'antique Hellas, dans la terre sacrée, 
Dont seul l'éclat splendide a vaincu notre nuit. 



24 VISIONS DIVINES 

Jamais il ne trouva de plus parfait symbole 

Que toi-même, ô Paljas : Beauté, Force et Raison! 

Nul temple n'égala celui de l'Acropole. 

Sous un clair ciel d'azur, merveilleuse coupole, 

Q.uel peuple fier et doux remplissait ta maison ! 

Quels nobles citoyens, devant tes Propylées, 
S'abordaient pour parler des dieux et des destins! 
Leurs paroles de feu, dans l'espace envolées, 
Enchantent aujourd'hui nos âmes consolées 
Et sont le vrai flambeau de nos pas incertains. 

Telle est ton œuvre immense, ô Reine salutaire ! 
Mais quelle ingratitude a payé tes bienfaits! 
Ton culte a cessé d'être en honneur sur la terre, 
Tu n'es plus qu'une idole, on rit de ton mystère. 
Le respect des dieux pèse à nos cœurs imparfaits. 



II 



Au temps de Périclès que tu paraissais belle 1 
Ta force le cédait alors à ta douceur. 
De pompeux cavaliers, en file solennelle, 
Célébraient sur ta frise une fête éternelle, 
Et chaque Athénienne était ta blanche sœur. 



PRIERE A MINERVE 2) 

O Vierge! pour montrer ta face auguste et pure, 
Pour mieux fixer les traits sous lesquels tu survis, 
Tu créas Phidias... L'art passa la nature, 
Et soudain tu parus, divine sous l'armure, 
Toute d'ivoire et d'or au fond du saint parvis. 

De ton sublime front, d'où la clarté ruisselle, 

Sans cesse descendit dès lors la vérité. 

Dî tes rayons brûlants quelque ardente parcelle 

Chaque jour du génie alluma l'étincelle, 

Et le monde ébloui vécut pour ta beauté. 

Ton culte universel n'avait point de sceptique, 
Tout mortel était prêtre à tes divins autels. 
Euripide charmait les paysans d'Attique, 
Et l'humble mendiant, assis sous ton portique, 
Discutait de Platon les dogmes immortels. 

Qu'il était donc aisé de suivre ta loi douce 
Lorsque sur l'Acropole on pouvait t'approcher! 
Mais le front de ton temple a roulé sur la mousse. 
Toujours vers l'avenir notre destin nous pousse. 
Où faut-il, où faut-il à présent te chercher? 

Jamais nous n'atteindrons la grâce athénienne, 
Minerve, car en nous survivent nos aïeux, 
Durs guerriers, descendus de la Scythie ancienne, 
Dont la fureur brisa cette ville, la tienne, 
Où, fière, tu posais ton pied victorieux. 



26 VISIONS DIVINES 



Que d'efforts il nous faut pour secouer une heure 
Le lourd fardeau sanglant des siècles entassés! 
L'abeille de l'Hymette en vain passe et m'effleure... 
Pour moi, triste étranger, qui lutte, implore et pleure, 
Ce doux frisson subtil, hélas! n'est point assez. 



III 



A peine ai-je compris, ô Minerve d'Athène, 
La pensée enfermée en ton front radieux. 
Qu'es-tu? Qu'enseignes-tu, Vierge pure et hautaine: 
Vois, mon âme est fervente et pourtant incertaine.., 
Découvre à mes regards ton sens mystérieux. 

Toi que l'Amour jamais n'a trouvée accessible, 
Toi dont le sang jamais sous ses dards n'a coulé, 
Es-tu la Pureté, ferme, austère, inflexible, 
Qui sur les chastes mœurs, sur le foyer paisible, 
Pose des peuples forts l'empire inébranlé? 

Mais n'es-tu pas, ô toi qu'invoquait Praxitèle, 
Du génie enflammé l'étincelle de feu? 
Dans ses moindres débris ton Parthénon révèle 
Un tel souci du Beau, que nul peuple fidèle 
N'offrit pareil présent en hommage à son Dieu. 



PRIERE A MINERVE 27 

Oh! si tu descendais de ta lointaine cime, 

Dans le vide et la nuit las enfin de crier, 

Nous courberions nos fronts sous ta règle sublime. 

Vois, tous nos dieux brisés ont glissé dans l'abîme, 

Pourtant nous ne pouvons désapprendre à prier. 

Il s'éteint sans écho, le blasphème farouche 

Par ce siècle hardi lancé contre le ciel. 

La grâce du divin nous attire et nous touche, 

L'infini nous reprend... Nous fermons notre bouche, 

Mais notre cœur charmé chante un hymne éternel. 

Minerve, c'est pourquoi les hommes de notre âge, 
Las de leurs durs travaux, s'émeuvent à ton nom. 
Dans nos songes troublés vient flotter ton image, 
Et l'incrédule aussi, qui se croit le plus sage, 
Pleure, et baise, incliné, le seuil du Parthénon. 




LES VRAIS DIEUX 



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TTIOLOGUE 



L'an s ce monde marqué des pas de l'homme antique, 
Sur cette terre esclave où notre règne croît, 
Domaine familier, que nous trouvons étroit, 
Et qui porte gravé, comme au front d'un portique, 
Les mots de Vérité, de Justice et de Droit; 

Tandis que notre esprit suit sa marche hautaine, 
Que nos robustes bras se tendent pour l'effort, 
Que notre cœur bondit, fier, amoureux et fort, 
Trois maîtres sur nos seins scellent leur triple chaîne, 
Savoir : l'Illusion, le Désir et la Mort. 

Un jour ils m'ont parlé; j'ai connu leur empire, 
Ce qu'ils font de la vie en ses instants trop courts, 
Et l'ombre d'où je viens, et le but où je cours, 
Et le fatal destin de tout ce qui respire... 
Et chacun l'apprendra, car voici leurs discours : 



32 LES VRAIS DIEUX 



I 

LE T)ÉSI% 



.Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves, 

Dit à mon pauvre cœur : 
« Tu te crois libre et fort ; tous les dieux, tu les braves. 

Mais je suis ton vainqueur. 

« C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves 

A chaque battement. 
Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves 

En un affreux tourment. 

« J'éloigne pas à pas le bonheur qui te tente, 

Et qui fuit sans recours. 
Je fais se consumer en une vaine attente 

Tes ans déjà si courts. 

« Je corromps tes plaisirs, j'empoisonne ta joie, 

Moi, le vrai Tentateur. 
Tu m'adores pourtant, vil esclave, ma proie, 

Lassé d'un Créateur. 



LE DESIR 55 

« Si tu me renversais du trône inaccessible 

Où les destins m'ont mis, 
La Douleur et la Mort et le Temps invincible 

Te deviendraient soumis. 

« Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude 

Des aveugles mortels, 
Qu'un seul audacieux dont la fière attitude 

Menaçât mes autels. 

« Celui-là posséda tous les biens que sur terre 

J'inventai pour appâts : 
Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère 

Ont fleuri sous ses pas. 

* Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste, 

Bouddha, l'homme divin, 
Sut que par la folie humaine je subsiste 

Et que mon culte est vain. 

« Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe 

Où se plaît ma fureur; 
Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe 

Rivalise d'horreur. 

« H voulut arracher de ma griffe sanglante 

L'adolescent joyeux, 
L'homme fait, le vieillard à la tête branlante, 

Que j'enivre le mieux. 



M 



LES VRAIS DIEUX 



« Il dit : « Mort au Désir!... Tout désir est un leurre. 

« Sans cesse inapaisé, 
« L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure 

« Ce qu'il a méprisé. 

« Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme 
« Vivra semblable aux dieux, 

« N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme, 
« Ni larmes dans ses yeux. » 

« Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage ; 

Et depuis ce moment 
Plus d'un astre rapide a marqué son passage 

Au fond du firmament; 

« Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine, 

Dont le trône est tombé. 
Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène, 

Je n'ai pas succombé. 

« Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle, 

Père de tout effort : 
Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle... 

Je l'entraîne à la mort. » 



l'illusion 35 



II 
L' ILL LTS/'O-X 



J 'ai vu l'Illusion m'apparaitre en un songe, 
Quand mon cœur, tourmenté par l'éternel Désir, 
Reconnaissait enfin le vide et le mensonge 
Des biens toujours fuyants qu'il avait cru saisir. 

J'étais las de l'attente et las de l'espérance, 
Je voulais, oubliant qu'il est un lendemain, 
Recueillir jour à jour avec insouciance 
Chaque fragile fleur éclose en mon chemin. 

J'enviais le long rêve et la fierté tranquille 
De l'animal errant sous les bois ténébreux, 
Qui n'a jamais connu le salaire servile 
Ni du labeur sans but porté le joug affreux. 

J'écoutais, dans l'écho des siècles éphémères, 
S'élever les accents du seul sage ici-bas, 
De Bouddha, qui disait : « Renonce à tes chimères, 
Par ton renoncement cesseront tes combats. » 



36 LES VRAIS DIEUX 



Et je croyais toucher la sphère souveraine 
Où sont assis en paix les dieux indifférents, 
Qui, sans rire ni pleurs sur leur face sereine, 
Ont vu nos jours amers s'écouler par torrents. 

C'est alors que, troublant mon impassible rêve, 
Au bord d'un ciel en feu surgit l'Illusion, 
Dans le sang du soleil, sur l'éclatante grève 
Que trace en l'or des soirs la nue en fusion. 

Et sa voix me cria : « Qu'importe la sagesse? 
Qu'importe la douleur? O misérable humain, 
Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse? 
J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main. 

« C'est moi qui t'ai conduit dans la nuit des vieux âges ; 
J'ouvris devant tes yeux l'espace illimité ; 
Soumise à tes désirs, j'ai pris mille visages; 
J'ai, dans ton froid tombeau, mis l'immortalité. 

« Parce que tu saignas sur ce chemin de gloire, 

Et parce que ton sein se gonfla de sanglots, 

Tu cesses désormais d'espérer et de croire, 

Tes dieux sont vraiment morts et l'avenir est clos 1 

« Pose donc sur ton cœur une invincible armure, 
Sonde avec un œil sec l'austère vérité... 
Tu me retrouveras au fond de la Nature, 
Moi, ton Illusion, — seule réalité! 



L ILLUSION 37 

« Car je suis la Maya triomphante, éternelle ! 
Tes sens et ton esprit n'obéissent qu'à moi, 
Je colore à tes yeux toute forme charnelle, 
Je suis dans ton plaisir, je suis dans ton effroi. 

« Quand tu crois progresser, c'est ton rêve qui change ; 
Et si ton cœur se ferme, impassible et hautain, 
Même alors je t'aveugle en ton orgueil étrange. 
Adore-moi, mortel, car je suis ton destin ! » 



LES VRAIS DIEUX 
III 

LJL 0\CO%T 



T, 



aisez-vous, pâles fantômes 
Qui vous prétendez des dieux ! 
C'est moi qui tiens des atomes 
Le creuset mystérieux. 
Désir, Illusion vaine, 
Servez votre souveraine : 
Que votre puissance entraîne 
L'homme enivré vers la Mort ! 
Sans vous il pourrait connaître 
La misère de son être, 
Et, se refusant à naître, 
Il trahirait mon effort. 

« Cachez-lui par vos chimères 
L'ombre immense où je l'attends, 
Et, sous les cieux éphémères, 
La fuite de ses instants; 
Qu'il vive, pense et s'efface 
Sans déchiffrer sur ma face 
Le but sombre qu'à sa race 



LA MORT 39 

J'assigne au fond du tombeau. 

Me livrant sa chair lassée, 

Qu'il croie — audace insensée! — 

Me dérober sa pensée 

Comme un immortel flambeau. 

« Parez l'obscure matière 
A ses regards éblouis; 
Qu'il y puise la lumière 
Et des concerts inouïs. 
Moi, qui dissous la substance, 
Je sais qu'en son inconstance 
L'universelle existence 
Est la Force en mouvement. 
Dans ce tourbillon sans trêve, 
Qu'importe la forme brève! 
Je ne détruis qu'un vain rêve, 
Je crée éternellement. 

« En sa morne indifférence, 

Ma terrible activité 

Ne connaît point la souffrance, 

La gloire ni la beauté. 

J'ai l'infini pour domaine. 

L'altière raison humaine, 

Qu'un mirage trouble et mène, 

Me coûte à décomposer 

Juste autant, lorsqu'en vient l'heure, 

Qu'un souffle qui passe et pleure 



z]0 LES VRAIS DIEUX 

Ou la corolle qu'effleure 
L'insecte sans s'y poser. 

« Le masque affreux dont on couvre 

Ma sublime majesté, 

La face osseuse où s'entr'ouvre 

Un rictus épouvanté, 

Les yeux creux, le crâne blême, 

Me sont donnés pour emblème 

Par ceux à qui mon problème 

Reste à jamais inconnu. 

Car tout être qui respire 

Contre ma grandeur conspire, 

Et pour vanter mon empire 

Nul n'est jamais revenu. 

« L'insensible molécule, 

Seule, est sans crainte en mes mains; 

Mais tout ce qui vit recule 

Devant mes sombres chemins. 

La personnalité lâche 

En vain s'oppose à ma tâche : 

Je transforme sans relâche 

Tous les éléments divers. 

Gloire à moi ! gloire à la tombe ! 

Tout en surgit, tout y tombe. 

Sur l'éternelle hécatombe 

Je construis les univers. » 



VISIONS ANTIQUES 



LJL SkCAI'H T>E L<Â S\CC)SICJ£ 



„4 «n l'axa atur. 



Vous m'avez rapporté de l'Egypte mystique 
Un austère présent, digne d'elle et de nous, 
Un sombre objet, choisi dans l'hypogée antique 
Que garde le colosse au front superbe et doux, 
Assis dans le désert, les doigts sur ses genoux. 

Ce présent, c'est la main délicate et raidie 

D'une reine, portant — voilà bien trois mille ans — 

Sur sa tête petite, élégante et hardie, 

Avec le bandeau d'or brodé de feux tremblants, 

La vipère divine aux yeux étincelants. 

Cette main — quand la femme aux longs yeux ceints de bistre, 
Fille des Pharaons, belle et jeune, vivait — 
Dans le fond des parvis faisait frémir le sistre 
Devant le dieu, vers qui ce bruit seul arrivait, 
Ne troublant point le songe éternel qu'il rêvait. 



44 VISIONS ANTIQUES 

Ou bien elle tenait — la main frêle et mignonne — 
Un lourd sceptre massif à la crosse d'or fin, 
Dont l'ombre dominait le désert monotone 
Et, sur l'âpre étendue où les lions ont faim, 
Loin du grand Nil d'azur, se prolongeait sans fin. 

Lorsque les courtisans, nombreux, comme une houle, 
Encombraient du palais les larges escaliers, 
Cette petite main, ils la baisaient en foule, 
Elle qui, levant un de ses doigts déliés, 
Pouvait faire tomber leurs têtes par milliers. 

Et souvent, dans la paix des nuits calmes et chaudes, 
Sur la terrasse haute où meurt tout bruit de cour, 
Sous la lune faisant luire ses émeraudes, 
Lente, elle errait, la main si douce, au fin contour, 
Parmi les noirs cheveux d'un prince fou d'amour. 

Ces choses se passaient voilà trois mille années. 

Elle est là, cette main, parmi mes bibelots. 

Sa grâce, sa fierté sont encor devinées : 

Aussi, des temps lointains bravant les sombres flots, 

J'évoque à son aspect de magiques tableaux. 

Pauvre petite main de royale momie, 
Dont l'aromate encore a d'étranges parfums, 
Je t'aime... je te prends comme une main d'amie. 
Loin du présent morose et des jours importuns, 
Emmène-moi, veux-tu? vers les soleils défunts. 



LA MAIN DE LA MOMIE 45 



Hélas! ma main de chair, ma main vivante et rose 
Qui sur la bandelette autour de ton poignet 
Ou sur tes maigres doigts sans nul effroi se pose, 
Doit vivre moins que toi, que l'Egypte craignait 
Et sauva par les soins que son art enseignait. 

Mes doigts vivants, à moi, se réduiront en cendre, 

Et les tiens garderont leur exquise raideur. 

La tombe où promptement il me faudra descendre 

Des sépulcres du Nil n'a point la profondeur, 

Car la mort est chez nous, 6 Reine, sans grandeur. 

Reste au moins avec moi durant ma courte vie, 

Petite main rigide et que baisait un roi. 

Ce qui t'a fait frémir et ce qui t'a ravie, 

Vois, après trois mille ans m'enchante ainsi que toi : 

De l'éternel amour c'est l'éternel émoi. 



46 VISIONS ANTIQUES 



LE COLOSSE DE SCEM^OK 



JL a plaine, autour de Thèbe, est morne, immense et noire. 

Au bord du large Nil les lions viennent boire, 

Car l'homme en ce désert n'est plus seul souverain. 

Elle est morte, la ville aux cent portes d'airain. 

Le rude Assyrien, le dur Sardanapale, 

Ciui prend son prisonnier tout vif et qui l'empale, 

Lui qui s'enorgueillit de mille atrocités, 

A foulé sous ses pas la reine des cités. 

Passant, muet et fier, de portique en portique, 

Il a par ses dédains rendu l'insulte antique. 

Son cœur s'est dilaté... Car n'est-il pas le fils 

Des aïeux que Thoutmès vainquit à Karkémis? 

Depuis, Ninive en vain, haïe et solitaire, 

S'était bien haut dressée au-dessus de la terre, 

Mettant son pied vainqueur sur la nuque des rois, 

Sans pouvoir effacer l'injure d'autrefois. 

L'Egypte, avec son prince au visage d'éphèbe, 



LE COLOSSE DE MEMXOX 47 

L'Egypte altière et douce avait conservé Thèbe. 

Saignante et divisée, elle montrait toujours 

La ville éblouissante, avec ses deux séjours, 

Tous deux aussi remplis d'étonnantes merveilles, 

Les tombes au palais étant toutes pareilles, 

L'un peuplé des vivants, l'autre où rêvaient les morts. 

Et Ninive y songeait ainsi qu'à son remords. 

Cette Thèbe!... Elle était comme un songe, un grand mythe, 

Que n'avait vu jamais l'œil d'un guerrier sémite. 

Pour la cité hautaine il n'était nul danger 

Pire que recevoir un impur étranger. 

Et voici, cet opprobre est donc tombé sur elle! 
L'Egypte s'est brisée ainsi qu'un roseau frêle, 
Comme l'avaient prédit les prophètes des Juifs. 
Thèbe, Thèbe est détruite, et les lotus plaintifs, 
Seuls, quand le vent du soir les froisse au bord des ondes, 
Y réveillent l'écho des ruines profondes. 

Ammon, dieu protecteur! Soleil, divin flambeau, 

Qui te couches ainsi que l'on entre au tombeau, 

Et qui, chaque matin, dans l'aube solennelle, 

Montes, gardien sacré de la vie éternelle, 

Parle, et dis par quel crime inconnu, dieu jaloux, 

Ta ville sainte a pu mériter ton courroux 1 

Toi pour qui se dressaient — marchepieds, autels, trônes — 

Ses temples merveilleux et ses larges pylônes, 

Ses monstrueux piliers dans l'ombre des syrinx, 



48 VISIONS ANTIQUES 

Toi pour qui s'alignaient à l'infini ses sphinx, 
Tu l'as donc repoussée et n'as plus voulu d'elle ! 

Et Thèbe, cependant, te demeure fidèle. 

Ils se sont tus, c'est vrai, les hymnes d'autrefois; 

Le carnage a réduit au silence les voix ; 

L'atroce Ninivite aux narines farouches 

En arrachant les cœurs a su fermer les bouches; 

Sur la cité splendide où tu régnais, toi seul, 

Les sables du désert étendent leur linceul; 

Dans l'éclatant midi ta cruelle lumière 

Montre le palais vide et l'autel en poussière, 

Et nul n'affronte alors ton visage irrité, 

O Soleil!... Mais à l'aube, où ta douce clarté 

Glisse si tendrement sur la ville en ruines, 

Semblant la baigner toute en des pitiés divines, 

Quand tes premiers rayons effleurent ses sommets, 

Elle, qui t'adora sans se lasser jamais, 

Sent dans son sein meurtri son grand amour renaître. 

Elle s'apaise, oublie... et sourit à son maître. 

Et dans la plaine rose, aux lueurs du matin, 

Le Colosse au regard perdu dans le lointain, 

Qui peut fixer sur toi sa prunelle de pierre 

Et qui te voit surgir sans baisser la paupière, 

Dans son sein de granit déchiré trouve encor 

Un chant harmonieux pour le cher Soleil d'or. 



UNE VICTOIRE DE RHAMSÈS II 49 



WXtE 
VICTOIRE T>E %H^i3CSÈS II 



\~i a lutte est achevée. Aux flancs du Liban noir 
Finissent lentement les sombres agonies, 
Et la Mort, dans le sang et la pourpre du soir, 
L'une après l'autre éteint les prunelles ternies. 

Rhamsès le Grand, debout sur son char, veut savoir 
Des rebelles tribus qu'il a si bien punies 
Combien de vaillants fils, leur joie et leur espoir, 
Jonchent des monts hautains les pentes infinies. 

Car il faudra l'inscrire au temple de Louqsor, 
Pour que vers l'avenir il prenne son essor, 
Ce nombre glorieux d'existences fauchées. 

Aussi, devant le roi, les scribes attentifs 

Comptent l'épais monceau des mains droites tranchées» 

Qui monte et monte encor sous les grands cieux plaintifs. 



50 VISIONS ANTIQUES 



LES 

LOISI%S T)E S l A%T>^ c M^ e P^LE i 



Touché sur un grand lit d'ivoire incrusté d'or, 
Une coupe en sa main, le roi Sardanapale 
Repose, ayant au front le rubis et l'opale. 
Le pampre autour de lui forme un vert corridor. 

Il songe aux ennemis dont il brisa les nuques, 
Faisant couler leur sang comme un rouge nectar 
Sur l'autel éclatant de la divine Istar. 
Et l'éventail palpite aux mains de ses eunuques, 

Il ne fut point en vain courageux et fervent, 
Il n'a point invoqué sans raison la déesse : 
L'Ëlamite a cédé sa terre et sa richesse, 
Et soudain s'est enfui comme la paille au vent. 

* D'après un bas-relief ninivite du VII e siècle av. J.-C, 
actuellement au British Muséum. « Sardanapale » est ici pour 
« Assur-bani-pal ». 



.ES LOISIRS DE SARDANAPALE 



Et l'orgueilleux vainqueur compte dans sa pensée 
Les dépouilles sans nombre, et les troupeaux sans fin 
Qui rapportent l'albâtre et l'argent et l'or fin 
Des palais tout fumants de Suse renversée. 

Il rit, car il revoit, dans son clair souvenir, 
Les prisonniers se tordre en d'horribles supplices, 
Et les griffes de fer déchirer les chairs lisses, 
Et de l'orbite noir l'œil frémissant jaillir. 

Il sait qu'en ce moment aux remparts de Ninive 
Pendent des pieds, des mains et de sanglantes peaux. 
Lui, dans ses beaux jardins, trouve doux son repos, 
Car l'épouvante enfin tient la terre captive. 

Et devant lui, très droite et rose de bonheur, 
Sur un siège pompeux, sa jeune souveraine, 
L'épouse de son choix, sourit, belle et sereine, 
Se demandant à quoi rêve son cher seigneur. 

Elle a pendant longtemps pleuré de son absence, 
Regrettant les baisers de l'effroyable roi 
Et murmurant le nom, qui jette au loin l'effroi, 
De ce nouvel Assur, qu'on craint et qu'on encense. 

Et ses yeux, ses grands yeux aux longs cils de velours, 
Contemplent, enivrés, le visage inflexible 
Qu'ils ont vu, dans les nuits à l'extase indicible, 
Souvent pâlir de joie en ses noirs cheveux lourds. 



52 VISIONS ANTIQUES 

Ainsi tous deux, assis à l'ombre des grands arbres, 
Elle amoureuse enfant, lui conquérant hautain, 
Dans leurs songes perdus, achèvent leur festin, 
lit le soleil couchant colore au loin les marbres. 

Sans un geste, autour d'eux les muets serviteurs 
Restent, pleins de respect, ainsi que des statues ; 
Même, instinctivement, les harpes se sont tues, 
Éteignant par degrés leurs accords enchanteurs. 

Mais — leçon qu'à l'Asie il faudra qu'on enseigne — 
Aux branches d'un palmier, près de ce couple heureux, 
Et de son col tranché montrant le disque affreux, 
La tête de Teumman, le roi de Suse, saigne. 



LA LEGENDE DE S ATNI-KH A M OÏS 53 



LÉGENDE <DE S^TX.I-KH^'MOÏS 

CONTE DE L'ANCIENNE ÉGTPTE* 



Jatni, 



prince royal, qui porte sur la tempe, 
Bien que père déjà, la tresse des enfants**, 
Du grand temple de Phtah descend la large rampe. 

Rà, l'éternel Soleil, dans les cieux triomphants, 
Quittant, jeune et joyeux, le sein d'Isis sa mère, 
Monte au fond des déserts aux sables étouffants. 

Et l'antique Memphis, où rien n'est éphémère, 
Plus haut que ses palais élève ses tombeaux, 
Dont l'ombre inviolée enferme sa chimère. 

" D'après un papyrus du Musée de Boulaq. 

Les fils et petits-fils du roi, dans l'ancienne Egypte, 
portaient une grosse tresse de leurs cheveux pendante sur la 
tempe, comme coiffure distiuctis'e . 



54 VISIONS ANTIQUES 

Mais Satni-Khamoïs, aux traits calmes et beaux, 
Soudain a vu passer sous les brillants portiques 
Une femme aux yeux vifs ainsi que deux flambeaux. 

Couverte de joyaux aux figures mystiques 

Et de longs vêtements brodés d'un très grand prix, 

Comme cortège elle a de nombreux domestiques. 

Le prince, à son aspect, s'est arrêté, surpris : 

Ses longs yeux sont si doux, sa bouche si hautaine, 

Qu'un désir invincible entre en ce cœur épris. 

Il est le fils du roi, la conquête est certaine. 
Puis ce n'est, après tout, qu'un caprice léger. 
Il suit la jeune femme en sa marche lointaine. 

« Mon père à cette ville est, dit-elle, étranger. 
C'est un homme puissant, grand-prêtre de Bubaste. 
Je suis pure. A mon lit il ne faut point songer. » 

Lui, qui vit dans l'orgueil, dans la pompe et le faste, 
Et qui jamais encor n'éprouva de refus, 
L'aime pour sa pudeur et sa fierté de caste. 

Ce fils des Pharaons se trouble, tout confus. 
Son front, qui sera ceint de la double couronne, 
Rougit... Mais il proteste en longs propos diffus. 



LA LÉGENDE DE S ATS I - K H A M OÏ S <5 5 

Elle, un éclair aux yeux, sourit et lui pardonne. 
Ses lourds cheveux tressés tombent sur son col nu ; 
Ses anneaux, en marchant, font un bruit monotone. 

Elle dit simplement et d'un air ingénu : 

« Je m'appelle Taïa. Viens dans notre demeure. 

Tu me respecteras, puisque c'est convenu. » 

Lui, sent qu'il va la vaincre ou qu'il faut qu'il en meure. 



II 



Dans un léger canot construit en papyrus 
Tous deux ont traversé le large bras du fleuve, 
Sur la rive duquel s'ouvrent les bleus lotus. 

Taïa songe à conduire habilement l'épreuve ; 
Sa lèvre rouge garde un pli mystérieux. 
L'œil ardent de Satni de sa beauté s'abreuve. 

Dans la riche maison il entre, curieux. 

Les murs sont recouverts d'onyx et d'émeraude. 

Il suit la chaste fille au doux front sérieux. 



56 VISIONS ANTIQUES 

Elle va jusqu'en haut. L'atmosphère plus chaude 
Se charge de parfums pénétrants et subtils. 
Elle éloigne d'un geste une esclave qui rôde. 

Ils sont seuls maintenant... Seuls! Et que disent-ils? 
Satni n'ordonne point, il sanglote et supplie... 
Elle, de son réseau tend et serre les fils. 

Voici que s'ouvre enfin sa lèvre si jolie : 

« Je suis pure. Il me faut, si je cède, tes biens, 

Que tu me donneras pour ma honte accomplie. » 

Et le prince répond : « Oui, si tu m'appartiens, 
Tu posséderas tout, mon or, mes fines pierres, 
Mes perles, mes émaux, mes coursiers syriens. 

— « Signe-le, » dit Taïa sans baisser les paupières. 



III 



La jeune fille a fait préparer un repas. 

Satni voit ces lenteurs d'un œil triste et farouche ; 

Mais elle, rit toujours, et ne se livre pas. 



LA LÉGENDE DE SATS I-KHAMOÏS $7 

« J'ai, dit-il, tout à l'heure apposé mon cartouche 

Sur la donation que de moi tu voulais. 

Viens, ne résiste plus, car j'ai soif de ta bouche. » 

Elle reprit : « Là-bas, dans tes lointains palais, 

Tu possèdes, je crois, des enfants légitimes; 

Et les miens, si j'en ai, deviendront leurs valets. 

— « Non, dit Satni, je puis combler tous les abîmes. 

Je serai roi, Taïa, je serai maître un jour. 

Tes fils ne naîtront point pour être des victimes. » 

Alors Taïa lui fit jurer par son amour 

Grondant au fond de lui comme un fauve qui râle, 

Qu'il ferait de leurs fils des princes à sa cour. 

Et Satni le jura, les yeux fous, le front pâle. 



IV 



Dans le riant boudoir ils sont tous deux assis. 
Leurs sièges ont pour pieds des griffes de panthère, 
Et dans leurs coupes d'or coulent des vins choisis. 



58 VISIONS ANTIQUES 

Taïa contraint Satni haletant à se taire. 

Lente, elle prend des fruits et prétend avoir faim; 

Son grand œil sombre est plein d'un irritant mystère. 

Un souple aspic d'argent orne son poignet fin. 
Son pied foule un tapis qui vient de Babylone. 
Ce repas, il faudra pourtant qu'il prenne fin! 

Près de cet homme au sang jeune et vif qui bouillonne 
Elle garde un visage impassible et très froid, 
Comme un masque d'Hathor en haut d'une colonne. 

Lui, qui souffre, pourtant l'aime ainsi, car il croit 
Qu'elle ignore encor tout de l'ivresse insensée; 
Et la force lui manque, et son désir s'accroît... 

Alors Taïa sourit à sa propre pensée. 



Du jardin tout à coup montent des sons joyeux. 

« Tes enfants, dit Taïa, sont venus de la ville. 

— Mes enfants?... » Il tressaille et s'étonne, anxieux. 



LA LÉGENDE DE S ATX I -K H A M OÏS 59 



Elle, dont le beau corps cache une âme très vile, 

Sait qu'enfin le moment décisif est venu 

De dompter tout à fait l'amant lâche et servile. 

Elle ouvre sa tunique et montre son sein nu, 
Puis son bras merveilleux sort de la mousseline; 
Tout son vêtement glisse, à peine retenu. 

Ce qu'il recouvre encor, le prince le devine... 
Alors l'infortuné, muet, tombe à genoux, 
Ne pouvant qu'adorer cette forme divine. 

Et Taïa, se penchant, lui dit d'un ton très doux : 
« Fais mourir tous tes fils, les miens auront ton trône. 
Puis ôte, si tu veux, tous ces voiles jaloux. » 

Il crie, et tend les mains comme pour une aumône. 



VI 



Sur le grand lit d'ébène et d'ivoire ajourés, 

Parmi les draps soyeux que son corps souple froisse. 

Taïa met la splendeur de ses membres nacrés. 



6o VISIONS ANTIQUES 

Satni, n'espérant plus que son amour décroisse, 
Pour l'assouvir enfin n'a prononcé qu'un mot... 
A présent du jardin montent des cris d'angoisse. 

Blême, le prince laisse échapper un sanglot; 
Mais Taïa le regarde, impérieuse et tendre... 
Sous sa prunelle aiguë il s'apaise aussitôt. 

Tout se tait... Aucun bruit ne se fait plus entendre. 



VII 



C'est ainsi que Satni fit mourir ses enfants, 
Qui portaient comme lui la tresse sur la tempe, 
Pour la femme qu'il vit, sous les cieux triomphants, 
Du grand temple de Phtah gravir la large rampe. 






SONNETS 



PHILOSOPHIQUES 






TfETflC^lCE 



Ami, j'ai dans le champ sans fin de vos pensées, 
Tout en rêvant, choisi quelques sauvages fleurs, 
Pour leurs ardents parfums et leurs vives couleurs, 
Et les ai dans mes vers cote à côte enchâssées. 

Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées; 
Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs, 
Elles qui, dispersant leurs souffles enchanteurs, 
Ondulaient librement par le vent balancées. 

Je vous fais don pourtant de leur bouquet pâli ; 

Vous y reconnaîtrez le reflet affaibli 

Des amples floraisons écloses dans votre âme. 

Et vous saurez aussi que mon cœur enivré, 
Épuisant dans leur sein leur arôme de flamme, 
Bat plus calme et plus fort pour l'avoir aspiré. 



64 SONNETS PHILOSOPHIQUES 



LE TE WPS 



Oaisis du vain regret des grands songes antiques, 
Parfois nous repeuplons nos Olympes déserts : 
Erreur des aïeux morts hantant nos cœurs mystiques ! 
Le Temps, dernier des dieux, chancelle au sein des airs. 

L'atome, obéissant aux forces despotiques, 
Dans l'abîme infini n'a point d'âges divers; 
L'horloge suspendue aux éternels portiques 
Marque une heure immuable à l'immense univers. 

Le passé, l'avenir — inconstantes chimères — 
Troublent par leurs aspects des êtres éphémères 
0_ui naquirent hier et périront demain. 

Q.uel sens auraient ces mots pour la matière sombre, 
Qui, soumise à jamais aux changements sans nombre, 
N'a point eu d'origine et n'aura point de fin? 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 6) 



II 

LES FORCES 



Aux jours obscurs et doux de sa candeur première, 
L'homme, en sa gratitude ou ses vagues effrois, 
Des astres bienfaisants adorait la lumière, 
Et du vaste univers il les proclamait rois. 

De ces faux souverains, rigide justicière, 
La raison depuis lors a renversé les droits, 
Et nous les a montrés, ces amas de poussière, 
Signes mystérieux des forces et des lois. 

Eux, qui régnaient jadis, tombent sans espérance. 
Ils ne sont que la vive et splendide apparence 
D'un principe caché toujours en mouvement. 

Nos sens ont inventé leurs beautés éternelles ; 
Leurs fantômes glacés peuplent le firmament, 
Leur grâce et leur éclat naissent dans nos prunelles. 



66 SONNETS PHILOSOPHIQUES 



III 

L^4 VIE 



O u a n d nous tournons les yeux vers les débuts du monde, 
Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux, 
Nous disons : « Dieu frappa plus d'une race immonde, 
Puis il fit naître l'homme après les grands oiseaux. » 

Et plus tard, entr'ouvrant quelque couche profonde, 
Et trouvant dans le sol les débris de nos os, 
Un enfant plus parfait de la terre féconde 
Reniera notre sang, notre ame et nos travaux. 

Pourtant nous sommes fils des monstres de l'abîme, 
Et d'héritiers plus purs l'Humanité victime 
A son tour périra pour leur donner le jour. 

La route du progrès pas à pas est suivie. 
Dans l'univers, ainsi qu'en notre étroit séjour, 
S'enchaînent sans repos les formes de la vie. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 67 

IV 

Loi LUTTE <POU% L'EXISTENCE 



Lia loi, l'unique loi, farouche, inexorable, 
Qui régit tout progrès, c'est la loi du plus fort. 
L'être imparfait périt; marâtre impitoyable, 
La Nature l'écrase et poursuit son effort. 

Partout est engagé le combat redoutable; 
A l'heure harmonieuse où la terre s'endort, 
11 rend la nuit sinistre et l'ombre épouvantable, 
Tout brin d'herbe est un champ de carnage et de mort. 

L'angoisse de la faim, qui toujours hurle et gronde, 
Est le ressort puissant jouant au cœur du monde, 
Et celui qui dévore est l'élu du destin. 

L'esprit même naquit des brutales entrailles; 

Et la rivalité du repas incertain 

Fait surgir l'avenir en de sombres batailles. 



68 SONNETS PHILOSOPHIQUES 



V 

LJl SOURCE 



L a source de cristal frémit sous la fougère ; 
La voici qui murmure et court sur les cailloux. 
Tout enfants, autrefois, dans sa nappe légère 
Nous avons en riant miré nos fronts si doux. 

Aussi n'est-elle point à nos cœurs étrangère; 
Nous lui disons tout bas : « Te souviens-tu de nous? » 
Quoi ! ne savons-nous pas que l'onde est passagère ? 
Sans cesse un flot s'enfuit devant un flot jaloux. 

Par son aspect charmant c'est encor notre source ; 
Mais, changeante toujours en sa rapide course, 
Peut-elle être aujourd'hui ce qu'elle fut hier? 

Et notre âme, elle aussi, se transforme à tout âge. 
Qu'est-ce donc après tout que notre Moi si fier? 
Rien qu'un vain souvenir dans une frêle image. 



SOMMETS PHILOSOPHIQUES 69 



VI 
Loi MO%T 



L, a Vie est une mort incessamment active ; 
Pour exister longtemps il faut périr toujours ; 
Chaque instant la détruit, la forme fugitive 
Dont la beauté si chère enivre nos amours. 

La Mort délivre enfin la matière captive, 
Lui rouvrant l'univers et ses vastes séjours : 
D'une nouvelle vie, intense et moins chétive, 
Elle anime nos corps au terme de nos jours. 

Vie et Mort : grands mots creux et mensongers fantômes ! 
Pleurons-nous aujourd'hui les frémissants atomes 
Qui formaient autrefois le sang de notre cœur? 

Où sont-ils ? Dans l'air pur, dans l'herbe, dans les roses... 
Et quand la Mort sur nous mettra son doigt vainqueur, 
Pourquoi craindrions-nous d'autres métamorphoses? 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



VII 
7) I E U 



L.' homme a dit : «Le Seigneur m'a fait à son image. » 
Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer! 
De tes sens imparfaits reconnais l'esclavage : 
Concevraient-ils Celui qui les a pu former? 

Ce Dieu, que, d'après toi, je renie et j'outrage, 
Ne l'offenses-tu point quand tu prétends l'aimer? 
Tu lui prêtes ton cœur, tes haines, ton langage, 
Et de tes passions tu le veux animer. 

Moi, devant sa grandeur je m'incline en silence. 
Lorsque son soleil d'or sur mon front se balance, 
J'admire le rayon dont la splendeur a lui ; 

Car le soleil est fait de poudre et me ressemble. 
Mais Dieu, qu'il règne ou non, que saurais-je de lui? 
Et qui de nous l'insulte, ô chrétien ! que t'en semble? 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



VIII 

LES ?%E 3CIE%.S .AGES 



Ulels rêves insensés, formés par les poètes, 
Ont placé l'âge d'or au berceau des humains? 
Nous avons vu s'éteindre, en nos lentes conquêtes, 
Les siècles par milliers sur nos sombres chemins. 

Nous avons combattu de monstrueuses bêtes, 
Nous avons labouré le sol avec nos mains, 
Nous avons succombé dans de mornes défaites 
Sans avoir entrevu les brillants lendemains. 

De l'animalité nous dégageant à peine, 

Alors que nous traînons encor sa lourde chaîne, 

Pourquoi ce vain regret allant vers le passer 

L'avenir seul est plein de visions sublimes. 
Puisqu'un si profond gouffre est enfin traversé, 
C'est qu'il n'est plus pour nous d'inaccessibles cimes. 



72 SONNETS PHILOSOPHIQUES 

IX 
LES SBW.TI9CEW.TS 



.La France, traversant de tragiques journées, 
Vit placer la Raison sur les divins autels ; 
Pourtant la froide reine, aux foules prosternées, 
Ne saurait imposer des décrets immortels. 

Son règne achèverait soudain nos destinées ; 
Contre le sphinx obscur nous cesserions nos duels; 
Quittant leurs vains espoirs, nos âmes résignées 
Ne s'élanceraient plus vers de merveilleux ciels. 

Car nous marchons guidés par un sublime rêve 
Qui, flottant à nos yeux et reculant sans trêve, 
Se transforme toujours, mais sans pâlir jamais. 

Et les Sentiments seuls, en nous prêtant des armes, 
Nous mènent à l'assaut de tous les hauts sommets. 
Pour conquérir les cœurs, Jésus versa des larmes. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 73 



X 
LsA %<AISOX.- 



1- e jour où la Raison gouvernerait la terre, 
L'aube se lèverait au fond d'un ciel en deuil ; 
L'océan de nos jours, n'ayant plus de mystère, 
Sous chaque flot d'azur nous montrerait recueil. 

L'enfance songerait à la vieillesse austère, 
L'heure semblerait courte et proche le cercueil ; 
Las des vaines amours, l'homme irait solitaire, 
En d'ingrats descendants ne prenant plus d'orgueil. 

Voyant toujours grandir les limites du monde, 
Le savant suspendrait la poursuite profonde 
Du mirage imposant qu'on nomme Vérité; 

Le prêtre se tairait dans l'église déserte ; 
Et, cessant tout effort, la triste Humanité, 
Pensive, s'assoirait devant sa tombe ouverte. 



74 SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XI 
L'I'DÉoiL 



.Féconde illusion, que le penseur méprise, 
Indestructible Espoir d'un bonheur inconnu, 
Une fausse sagesse en vain veut qu'on te brise, 
Dans le fond de nos cœurs tu fleuris, ingénu. 

C'est toi qui nous conduis sur la route entreprise, 
Qui nous fais accomplir un progrès continu, 
Et chaque vin d'amour dont notre àme se grise 
De ton fruit immortel à longs flots est venu. 

Par toi, dont le pouvoir les inspire et les fonde, 

Mille religions ont consolé le monde, 

Les martyrs ont chanté, voyant le ciel ouvert. 

Ce siècle se croit grand parce qu'il te renie : 

Ta forme change, — hélas ! nous en avons souffert, ■ 

Mais rien ne détruira ton essence infinie. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XII 

LE C^%^CTÈTiE 



U M peuple est noble ou vil par son seul caractère ; 
L'esprit, dans ses destins, n'agit qu'au second rang. 
Les sentiments acquis, partage héréditaire, 
Lentement transformés, coulent avec le sang. 

Le type originel siècle à siècle s'altère; 
Un trait parfois subsiste et s'en va grandissant; 
Puis tout à coup surgit un héros solitaire 
Qui saisit en sa main ce levier tout-puissant. 

Un désir, un besoin, un espoir, une haine, 

Tels sont les fondements de la puissance humaine, 

Et tout ce qu'on élève est bâti là-dessus. 

L'être qui laisse au monde une immortelle trace, 
Qu'il soit César, Bouddha, Mahomet ou Jésus, 
Incarna dans son sein le rêve d'une race. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XIII 
L' HISTOIRE 



.Histoire, tu n'es plus cette muse élégante 
Qui soumettait Dieu même à des décrets hautains, 
Et qui nous le montrait, d'une plume fringante, 
Balançant le succès des combats incertains. 

Toi que nous avons vue, injuste et provocante, 
Couronner les héros avec des airs mutins, 
Tu t'arrêtes, troublée en ta candeur piquante, 
Devant l'enchaînement terrible des destins. 

Aujourd'hui tu pressens ta rude et noble tâche; 
L'immense drame humain se poursuit sans relâche, 
Sur chaque événement il pèse tout entier. 

Lève-toi donc, déesse, et de tes orteils roses 
Foulant les durs cailloux d'un âpre et long sentier, 
Remonte lentement vers les lointaines causes. 



SOXN'ETS PHILOSOPHIQUES 



XIV 



\~) Morale ! ô respect de la loi nécessaire ! 
Nous nous sommes raillés de ta diversité, 
Parce que tu suivais, perfectible et sincère, 
Dans tous ses lents progrès la faible Humanité. 

Pour t'avoir vue ainsi varier sur la terre, 
Notre esprit contre toi souvent s'est révolté, 
Mère des foyers purs, ô reine salutaire, 
Qui nous donnes la force et la félicité ! 

Viens poser sur nos fronts ton joug doux et paisible. 
Nulle marche en avant aux peuples n'est possible 
Si de tes ordres saints ils n'écoutent la voix. 

Tu vaux à nos cités mieux que vingt citadelles. 
Apprends-nous à lutter en affirmant tes droits, 
Pour qu'un jour sans effort nos fils te soient fidèles. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XV 
L*A VOIX DES MO%TS 



lVloRTS qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières, 

Parfois, en relisant tous vos noms oubliés, 

Je songe que nos cœurs à vos froides poussières 

Par des fils infinis et puissants sont liés. 

Muets, vous dirigez nos volontés altières ; 
Par vos désirs éteints nos désirs sont plies; 
Vos âmes dans nos seins revivent tout entières, 
En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés. 

Bien que nous franchissions une sphère plus haute, 
Vos antiques erreurs nous induisent en faute, 
Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux. 

Car le passé de l'homme en son présent subsiste, 
Et la profonde voix qui monte des tombeaux 
Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 79 

XVI 
L'ŒUVRE 'DE L*A ^ITUTiE 



v^e qu'il t'importe, à toi, Nature, ô froide reine! 
Ce n'est pas que mon cœur s'assouvisse ici-bas : 
Qu'il s'épuise et qu'il saigne en d'horribles combats, 
Tu n'en souris pas moins, implacable et sereine. 

Ce qu'il t'importe, à toi, c'est que la moindre graine 
Trouve un sol favorable et germe sous tes pas. 
Ton éternel souci, qui ne me connaît pas, 
N'a pour but que la vie obscure et souveraine. 

La vie!... Et que ce soit la mienne, avec ses pleurs, 
Ou l'humble éclosion des bétes et des fleurs, 
Ou le rayonnement des astres dans l'espace, 

Nature, ton ardeur et tes soins sont pareils. 
Pourquoi donc plaindrais-tu ce qui souffre et qui passe, 
Toi qui vois s'enflammer et mourir les soleils? 



80 SONNETS PHILOSOPHIQUES 

XVII 
LES %<ACES <DE L'^iVEIlIlL 



r uisque nous sommes vieux, très vieux, et que nos veines 
Roulent un sang troublé par d'antiques douleurs, 
Et puisque nos enfants, héritiers de nos pleurs, 
Naîtront pour s'irriter en des angoisses vaines, 

Accourez donc, des bois, des îles et des plaines, 
O peuples dont le front ignore nos pâleurs, 
Sauvages, qui vivez comme vivent les fleurs, 
Aux vents libres et purs emmêlant vos haleines! 

Hommes au teint de cuivre et d'ébène, venez ! 

Rouvrez donc l'avenir à ces infortunés 

A qui nous léguerons demain nos défaillances. 

Ah ! rendez à nos fils la sève d'autrefois, 
Pour qu'à notre savoir ajoutant vos vaillances, 
Votre rire puissant éclate dans leurs voix. 






SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XVIII 

LES t PY%*AMI t DES 



Ucaxd l'Egypte éleva ses hautes Pyramides, 
Son orgueil a dressé, vers la face des deux, 
Au néant, le défi le plus audacieux 
Qui jamais ait surgi de nos âmes timides. 

Quand seront condensés les éléments humides 
Sur notre globe éteint, froid et silencieux, 
Ces monuments hardis d'un rêve spécieux 
Survivront seuls, debout dans les déserts numides. 

Or ils furent construits en l'honneur de la Mort. 

C'est un suprême instinct qui dicta cet effort : 

La Mort transforme, crée, et n'a point d'épouvante. 

Chaque temple verra s'obscurcir son flambeau, 

Car tous les dieux mourront... La Mort seule est vivante, 

Et ce qui doit rester sur terre est un tombeau. 



82 SONNETS PHILOSOPHIQUES 

XIX 

LE "BUT Fltl^AL 



Tour qui travaillons-nous, ouvriers sans salaire? 
Ah! le savoir au moins, ce serait bon, pourtant! 
Voir. le but, quel qu'il soit, rendrait enfin content 
Le cœur humain, gonflé d'espoir et de colère. 

Si tout n'est pas perdu de l'œuvre séculaire, 
Nous lutterons encor, jour à jour, en chantant, 
Pour porter jusqu'aux cieux l'édifice éclatant 
Du progrès éternel, que le temps accélère. 

Hélas! le besoin vil d'apaiser notre faim, 

La lutte pour la vie, est la suprême fin 

Vers qui tend tout l'effort de nos âmes hautaines. 

L'esprit subtil y va par des chemins divers, 

Et, malgré la fierté des visions lointaines, 

Nos douleurs sont sans fruit pour l'immense univers. 



SONNETS PHILOSOPHIQUES 



XX 
L'ATOME HUM^AI'ZL 



1— 'ans l'organisme obscur la cellule captive 
Naît, évolue et meurt, et pour un court moment 
Peut croire qu'elle existe et se meut librement, 
Quand la Force, en ses jeux universels, l'active. 

Inerte esclave aussi, notre terre chétive, 
D'un Tout mystérieux parcelle en mouvement, 
Se proclamait jadis centre du firmament, 
Nommant éternité son heure fugitive. 

Et l'être humain, soumis à l'ordre illimité, 

Seul veut sauver encor sa personnalité. 

Mais de l'astre à l'atome à nos yeux tout s'enchaîne. 

Il s'efface, le rêve à notre orgueil trop doux. 
Entre le berceau frêle et la tombe prochaine, 
L'éclair de notre vie, hommes, n'est point à nous. 



84 SONNETS PHILOSOPHIQUES 

XXI 



I arfois, lorsque je songe aux sombres destinées 
Qui sont nôtres, mon cœur ému se glace en moi, 
Car c'est un sort étrange, amer et plein d'effroi 
Celui que subit l'homme en ses courtes années. 

Vers un but inconnu ses forces détournées 
N'obéissent jamais un instant à sa loi; 

II souffre, pleure et lutte, et ne sait pas pourquoi, 
Car il voit au néant ses œuvres condamnées. 

Si la terre demain s'arrêtait dans son cours, 
C'en serait fait de l'être et du temps et des jours. 
Un seul choc!... et soudain tout redeviendrait flamme. 

Où donc seraient alors la gjpire, le progrès, 
Le renom du guerrier, la beauté de la femme? 
Pourquoi tant espérer s'il n'est plus rien après? 



SURSUM CORDA! 



SURSUM CORDA! 

POÉSIE AYANT REMPORTÉ LE GRAND PRIX DE POÉSIE 

DÉCERNÉ 

PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN iSSj 



Haussez-vous sur les monts que le soleil redore. 
Et vous prendrez plaisir à voir plus haut encore. 

Th. -A. d 'Au signé, les Tragiques, 1. vu. 



vJ m jour, saisi du mal terrible qui nous ronge, 
Du découragement universel, amer, 
A l'heure où le soleil sous le flot d'or se plonge, 
Un poète songeait, l'oeil fixé sur la mer. 

Il domptait le désir d'épancher sa souffrance 
En des chants tout remplis d'un enivrant poison, 
De maudire à grands cris la dernière espérance 
Qui, trompeuse, erre encore au bord de l'horizon. 



SURS CM CORDA! 



S'interdisant la plainte, il eût voulu se taire, 
Rester, comme ce soir, à contempler les flots, 
Et croire, malgré tout, qu'il est un grand mystère 
Que notre âme verra quand nos yeux seront clos. 

Mais le rêve incertain, qui calmait son supplice, 
N'endormait point en lui l'ardente charité ; 
De l'angoisse éternelle il se sentait complice 
S'il n'apportait au monde un mot de vérité. 

II 

Bien étrange était sa démence! 
Quoi! pensait-il, lui, par des vers, 
Lorsque rien ne se recommence, 
Rajeunir le vieil univers? 
Dans notre main sèche et ridée, 
La coupe du songe est vidée. 
Pour le triomphe d'une idée 
Qui lutte encor de notre temps? 
On a pesé même la gloire : 
Inscrire un vain nom dans l'histoire, 
Quel plaisir creux et dérisoire ! 
Tout s'estime en deniers comptants. 

Et l'art aussi suit la fortune. 
Allons, poète, allons, debout! 
Laisse la morale importune, 
Et songe à flatter notre goût. 



sursum corda! 89 

Nous sommes las de tes névroses, 
Triste rimeur aux airs moroses; 
Ton rôle est d'effeuiller des roses 
Sur le front de l'humanité. 
Quitte ton accent de prophète, 
Viens prendre part à notre fête, 
Descends de ce sublime faite 
Où t'eût placé l'antiquité. 

Ainsi, dans l'abîme du doute, 
Bruissait un écho railleur. 
Sombres luttes que l'on redoute ! 
On en sort bien pire ou meilleur. 
Et le poète à l'âme austère, 
Malgré l'angoisse solitaire, 
Rêvait d'entr'ouvrir à la terre 
Des chemins nouveaux, éclatants... 
Essor tragique!... Une hirondelle 
Ainsi voudrait à tire-d'aile 
Entraîner sa race infidèle 
Qui ne croirait plus au printemps. 

III 

Soudain, dans l'ombre douce à demi descendue, 
Crêpe léger, voilant l'immensité des eaux, 
Une voix du rêveur troublé fut entendue, 
Pure comme la brise à travers les roseaux. 



ço sursum corda! 

Lente, elle s'élevait du côté de la terre, 
Si distincte, malgré le grand bruit des flots noirs, 
Qu'elle couvrit bientôt leur tumulte, et fit taire 
Au cœur qui l'écoutait les plaintifs désespoirs. 

Elle disait : « O toi, plié comme l'arbuste, 
Quand, près de le briser, souffle le vent des mers, 
Poète, lève-toi, ta douleur n'est pas juste, 
Car, moi, je n'ai jamais trouvé les cœurs amers. 

« Puisque tu veux conduire et relever les âmes, 
Puisqu'un désir ardent d'idéal t'obséda, 
Prends ma voix, prends mon nom, mes rayons et mes flamme; 
Et jette alors bien haut ton cri : Sursum Corda! 

« Tu verras qui résiste ou seulement recule. 
Quand je ne serai plus le grand motif humain, 
Poète... oh! viens alors t'asseoir au crépuscule, 
Seul, et les yeux en pleurs, et le front sur ta main. » 

Elle se tut. Croyant à l'erreur d'un beau songe, 

Lui fils des songes d'or, il dit : « Qui donc es-tu? 

Un Dieu?... Mais ils s'en vont. L'homme a mis son mensonge 

Dans la bouche des dieux. N'es-tu pas la vertu? 

« Sous quel nom t'invoquer? Réponds-moi, doux fantôme ! 
Que ton accent est purl Où donc l'ai-je entendu? 
Es-tu femme?... L'espoir t'accompagne... Un tel baume 
Aux lèvres d'une femme est parfois suspendu. 






sur su m corda! 91 

« Parle encore!... » Il allait poursuivre sa prière, 
Quand, descendant du ciel, ô prodige inouï! 
Belle comme l'aurore à la fraîche lumière, 
Elle apparut aux yeux du poète ébloui. 

C'était bien une femme, en effet, mais si chaste, 
Si hautaine et si douce en sa sérénité, 
Que les astres, la terre, et la mer sombre et vaste, 
L'accueillirent, surpris, d'un murmure enchanté. 

Son front semblait trop fier pour aucune couronne. 
On pressentait, à voir son bras fort et charmant, 
Le geste qui brandit et le geste qui donne, 
Et l'étreinte d'amour au long frémissement. 

Ses yeux, ses yeux profonds, abîmes de tendresse, 
Devaient, étant si doux, avoir connu les pleurs : 
Ce que nous adorons, nous, si pleins de détresse, 
A toujours, femme ou dieu, partagé nos douleurs. 

Telle elle descendait, merveilleuse figure ! 
Devant ses pas s'ouvraient de lumineux chemins; 
Et le poète, atteint par cette clarté pure, 
Enfin cria : « Patrie! » et tendit ses deux mains. 



92 



sursum corda! 



IV 



« Oui, dit-elle, c'est moi !... C'est moi... Je puis encore, 
Quand toute antique foi qu'un nom sacré décore 

Penche au cœur des mortels, 
— Ainsi qu'on voit le soir, à travers les bruines, 
Sur le sommet des monts s'incliner les ruines 

Des plus hautains castels, — 

« Je puis, car nulle bouche encor ne me blasphème, 
Rallumer dans vos seins l'étincelle suprême 

Des éternels espoirs; 
Faire vivre en luttant, faire aimer les supplices, 
Faire braver la mort et trouver des délices 

Aux plus âpres devoirs. 

« Je puis, dans les cœurs bas qui rampent près de terre, 
due le vin des plaisirs chaque jour désaltère, 

Que l'égoïsme clôt, 
Je puis, moi, soulever, pour peu que je le veuille, 
Plus aisément que l'air ne soulève la feuille, 

Un sublime sanglot. 



sur su m corda! 93 

« Xul œil n'a mesuré le cercle que j'embrasse, 
Je façonne à loisir le corps, l'esprit, la race, 

Et la religion. 
Mais mon nom te suffit. Je suis pour toi la France! 
On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance... 

Pourtant mon lot fut bon. 



« Il fut bon, étant rude et coupé pour ma taille. 
C'est moi qui vais devant dans la grande bataille 

Du progrès rayonnant. 
Je veux continuer ce rôle magnifique, 
Et j'ai peur du sommeil obscur et pacifique 

Qui règne maintenant. 

« Élève donc la voix, parle à mes fils, poète, 

Car je souffre, et, perdus dans le bruit de leur fête, 

Ils ne le savent pas. 
Parle. .. ils arrêteront, s'ils voient que mon sang coule, 
Dans les tristes chemins où s'engouffre leur foule, 

L'essor fou de leurs pas. 

« Tu leur diras : Je viens au nom de la Patrie. 
Frères, entendez-la! C'est elle qui vous prie... 

Ce jour est solennel. 
Tous vos vices mesquins, races exténuées, 
Effacent lentement, là-haut, dans les nuées, 

Son sourire éternel. 



94 SURSUM corda! 

« Vous avez découvert que l'existence est brève, 
Que la mort, ce néant, succédant à ce rêve, 

N'ouvre rien au delà; 
Et vous avez pensé : « L'heure présente est bonne, 
« Elle seule est à nous, demain n'est à personne : 

« Jouissons, tout est là. » 

« Vivre dans le présent, c'est être en décadence. 
Vingt peuples, délaissant leur antique prudence, 

Ont ainsi trébuché; 
C'est en chantant qu'ils ont glissé dans la nuit noire ; 
De leurs débris encore — ô leçons de l'histoire! — 

L'univers est jonché. 

« Décadence !... O Français ! un siècle est peu de chose : 
Pourtant, depuis cent ans, quelle métamorphose 

Dans nos vœux, dans nos mœurs! 
La terre, en écoutant, voilà cent ans à peine, 
Un jour prit pour des voix d'aube encore incertaine 

Nos confuses rumeurs. 



« On vit comme un reflet d'éternelle lumière; 
Nous avions fait soudain rayonner la chaumière, 

Dans les champs, sous les cieux ; 
Nos cœurs, tout enflammés d'intentions sublimes, 
Vers les plus nobles buts et les plus hautes cimes 

Volaient, audacieux. 



scrsum corda! 95 

« Jamais à si longs traits on ne but l'espérance. 
Avec quel front levé, quelle fière assurance, 

Nous parlions de demain ! 
Nous tracions jusqu'à Dieu, dans le temps et l'espace, 
Peuple prédestiné, triomphateur qui passe, 

Notre royal chemin. 



« Nous fondions la vertu, l'amour et la justice; 
Nous trouvions de la joie au fond du sacrifice, 

Même sans nuls témoins. 
Nos cœurs se sont lassés de ces biens invisibles; 
Dans nos seins aujourd'hui, pour qu'ils battent paisibles, 

Il leur faut beaucoup moins. 

« Ah ! que ne sommes-nous, en ces jours héroïques, 
Morts comme nous savions mourir alors, stoïques, 

Souriant au tombeau, 
Vaincus des rois ligués, écrasés par leur nombre, 
Mais vers les nations tendant à travers l'ombre 

Un immortel flambeau! 



« Ce flambeau, dans nos mains il vacille, ô mes frères! 
Non, nous ne sommes plus les soldats téméraires, 

Chantant au bord du Rhin, 
Voulant conquérir moins des villes que des âmes, 
Remplaçant volontiers par des hymnes de flammes 

Les lourds canons d'airain. 



96 SURS u m corda! 

r Sursum Corda!... Là-haut nos cœurs et nos pensées, 
Vers ce ciel, rayonnant de nos gloires passées, 

Ce beau ciel radieux, 
Ce ciel de France, où semble errer une âme douce 
Vers qui celui qu'on frappe et celui qu'on repousse 

Tournent toujours les yeux. 

« Hélas! ce ciel profond, l'on vous dit qu'il est vide, 
due nul Dieu n'y sourit, que votre cœur, avide 

D'espoir, vous a trompés. 
Frères, lorsque sa foi s'éteint, un pays tombe. 
Voyez donc, voyez donc à creuser quelle tombe 

Vos bras sont occupés ! 

« Mais l'infini toujours hante nos cœurs frivoles. 
On dit : « Je ne crois plus, » et devant mille idoles 

On fléchit les genoux. 
L'une au moins, la Patrie, est si pure et si belle 
Que les siècles ont vu presque abdiquer pour elle 

Le Dieu fort et jaloux. 

« Le culte des Romains, leur vrai culte, fut Rome ; 
Et jamais sentiment ne fit au cœur de l'homme 

Germer rien d'aussi fort. 
Leur antique vertu rend leur triomphe juste ; 
Ils posèrent le trône éblouissant d'Auguste 

Sur des siècles d'effort. 



sursum corda! 97 

« Xul revers n'abattait leur constance obstinée. 
Imitons-les. Ayons en notre destinée 

Cette invincible foi. 
Notre œuvre vaudra mieux que leur sombre conquête : 
Sur le cœur qui consent notre puissance est faite 

D'amour et non d'effroi. 

« Nous sommes les voyants, les chercheurs, les apôtres ; 
Quand c'est nous qui crions : « Sursum Corda ! » les autres 

Lèvent un front riant; 
Car ils ont cru soudain voir luire en leurs ténèbres 
L'étoile qui guidait durant les nuits funèbres 

Les mages d'Orient. 

« Jetons-le donc, ce cri ! Les échos des vieux mondes 
Le rediront ensuite avec leurs voix profondes. 

N'ont-ils pas répété 
Après nous : « Dieu le veut ! » dans des âges farouches ? 
Et, plus tard, nous avons mis dans leur mille bouches 

Le grand mot Liberté! 

« Vers tout ce qui sourit, vers tout ce qui rayonne, 
Vers l'Idéal portant l'immortelle couronne, 

Seul Dieu qui nous guida, 
Vers l'art, vers la science aux lueurs souveraines, 
Vers la fraternité, vers la bonté, ces reines, 

Français, Sursum Corda! » 



»3 



SOUVENIRS 



m&9*s&&&Q2m 



souvE^ms 



jouvexirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe ! 
Ma vie est tout entière en votre vague émoi. 
Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste 
Sauve seul du néant cet être qui fut Moi. 

Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années, 

S'effaçant tour à tour dans le temps éternel, 

Et des illusions, si promptement fanées, 

Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel ? 

Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères 
Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin : 
Elles sont les reflets, brillants mais éphémères, 
Du l'univers au fond d'un organisme humain. 

Mes sens, miroirs subtils de ces formes sans nombre, 
Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité, 
Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre, 
Comme un fleuve mouvant par sa course emporté. 



102 SOUVENIRS 

Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse, 
Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort, 
A l'évolution puissante et ténébreuse 
Qui partout en secret active son effort, 

C'est ce qui n'est pas moi : l'ineffaçable trace 
Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux. 
Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race, 
Et le feu de son âme éclate dans mes yeux. 

Que devient donc ma vie en ces profonds mystères ? 
Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour? 
O souvenirs! c'est vous, aux heures solitaires, 
Qui du frêle fantôme esquissez le contour. 

C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même, 
Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais, 
Car vous ressuscitez en un songe suprême 
Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais. 

Nés avec chaque larme, avec chaque pensée, 
Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu, 
Vous maintenez pour moi l'existence effacée, 
Par vous seuls je peux dire aujourd'hui : « J'ai vécu ! » 

Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante, 
Spectres des jours heureux et des paisibles soirs, 
Venez, pour enivrer mon âme chancelante 
Des bonheurs disparus et des anciens espoirs. 



SOUVENIRS 103 

Vous que le temps revêt d'un invincible charme, 
O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor! 
Vous paraissez plus beaux à travers une larme, 
Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor 
Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or. 



104 SOUVENIRS 



ÈTE%7sLEL 'DÈS 11^ 



Uui donc inventera des syllabes nouvelles, 
Troublantes pour le cœur comme un parfum pervers, 
Avec le charme atroce et les douceurs cruelles 
De nos longs souvenirs en ce vieil univers? 

Qui donc découvrira des mots subtils et rares 
Dont nos fibres tout bas vibrent à se briser, 
Puisque le sourd écho de nos langues barbares 
Ne dit point l'infini du songe et du baiser? 

L'excès de notre ivresse et de notre souffrance 
Semble animer la voix des forêts et des flots, 
Mais nous, pour égaler leur sauvage éloquence, 
Nous n'avons que l'accent éperdu des sanglots. 

Oh! je voudrais trouver des paroles légères 
Dont le son vague et doux, suave et déchirant, 
Dise au cœur ce que dit sous les longues fougères 
La brise qui, le soir, les frôle en murmurant. 



ÉTERNEL DÉSIR IO> 

Et je voudrais rimer des vers dont la magie 
Ferait défaillir l'àme, avec l'aigu frisson 
Qu'éveille, fredonné vers la fin d'une orgie, 
L'air tant aimé jadis d'une ancienne chanson. 

Et je voudrais encore, oh ! je voudrais connaître 
Un langage disant les infinis regrets 
Et l'éternel désir de ce qui pourrait être, 
Du bonheur inconnu qui ne viendra jamais. 



M 



ÎOÔ SOUVENIRS 



T>^4<^5 LJL FO%ÊT 



Te 



out tremble à la fois. 
Les bois ont la voix 

De l'onde. 

Dans son lit amer 

Ainsi geint la mer 

Profonde. 



J'écoute... Le vent 
Dans le pin mouvant 

S'engouffre. 
Tel se plaint le flot, 
C'est bien le sanglot 

Du gouffre. 



DANS LA FORÊT IO7 

L'âpre souffle mord 
Le hêtre et le tord 

Sans peine, 
Puis s'en va, hurlant, 
Rendre tout tremblant 

Le chêne. 



Dans ces hauts abris, 
On dirait les cris, 

Très aigres, 
Des mats de vaisseaux, 
Qui sont sur les eaux 

Si maigres. 

Les sombres taillis 
Sont tous assaillis, 

O lutte! 
Par des vents diserts, 
Y jouant des airs 

De flûte. 



Doux, tendres, puissants, 
Les bruits incessants, 

En foule, 
Se mêlent sans chocs. 
Ainsi pleure aux rocs 

La houle. 



I08 S O U V E N I R S 

O grand univers ! 
Tes échos divers, 

Pour l'âme, 
Ont la même voix : 
Les gouffres, les bois, 

La lame. 



Que nous disent-ils 

Dans leurs chœurs subtils? 

Qu'importe ! 
Ce n'est qu'un vain bruit, 
Et le vent qui fuit 

L'emporte. 



IAL DE L'OPÉRA IO9 



VbL TitAL T>E L'0TÈ%~4 



Janvier, âpre et brutal, a desséché la rue, 
Sur notre orgie en feu lançant son souffle amer. 
Il est nuit. L'Opéra, vers qui chacun se rue, 
Ressemble au roc heurté par les flots de la mer. 

Des carrosses bruyants déversent la cohue : 
Fracs noirs, paillettes d'or, maillots couleur de chair. 
La danse de Carpeaux se déroule, éperdue, 
Sentant les murs frémir d'un rythme ardent et cher. 

Et la limpide lune, au doux rayon bleuâtre, 
Met une lueur pure au front de ce théâtre, 
Où s'essouffle, en hurlant, le plaisir effréné; 

Tandis que, dans la houle humaine qui ruisselle, 

Un garde de Paris, par le froid étonné, 

Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle. 



SOUVENIRS 



Ji LECO'&TE DE LISLE 



Vos vers, — vos vers si beaux ! — qui sous notre paupière 
Font, dans les soirs pensifs, monter des pleurs sacrés, 
Sont fiers, purs et puissants comme ces dieux de pierre 
Que d'un suprême orgueil la Grèce avait parés. 

Incompris de la foule, à des lèvres vulgaires 

Ils n'ont point appelé de faciles sanglots. 

Les douleurs dont votre âme a pu saigner naguères 

N'obscurcissent jamais leurs sublimes tableaux. 

L'égoïsme d'un cœur qu'un âpre amour déchire 
Y chercherait en vain des baumes fraternels, 
Car ils ne daignent pas regretter ni maudire 
Vos vers d'airain chantant sous les cieux éternels. 

Sur la fuite des jours et le néant des choses 
Ils construisent en paix leur songe de beauté, 
Et l'esprit ignorant les invisibles causes 
Ne connaîtra jamais le prix qu'ils ont coûté. 



A LECONTE DE LISLE 

Mais l'ame qu'enchanta leur ivresse profonde 
Voit, sous la majesté des impassibles vers, 
Palpiter l'idéal invincible du monde 
Et ruisseler les pleurs de ce vieil univers. 

Août 1890. 



SOUVENIRS 



TÊTE-^i-TÊTE %.OM*A t hUnQUE 



IN ous avons, tous les deux, dit plus d'une folie, 

Ce soir, dans les sentiers étroits pour nos chevaux. 

Nous étions égarés loin du bruyant rallye, 

Et vous me racontiez votre mélancolie 

De l'accent pénétré que prennent les dévots. 

Et je me défendais, par ma gaîté railleuse, 
De comprendre trop bien vos douces oraisons. 
Vous m'aviez fait quitter notre bande joyeuse 
Par un galop sournois dans la forêt ombreuse, 
Et le soleil quittait les hautes frondaisons. 

Le long du chemin creux, tout rouge de bruyère, 
Nous allions maintenant, rapprochés, pas à pas. 
Sous les massifs profonds défaillait la lumière, 
Et le recueillement de la nature entière 
Nous fit, sans y songer, soudain parler tout bas. 



TÊTE-A-TÊTE ROMANTIQUE IIJ 

Et moi, je me plaisais à ce brin d'aventure : 
C'était gracieux, fin, joli... presque touchant. 
J'ai ri, car j'aime à rire, et c'est bien ma nature; 
Mais ne me croyez pas trop folle créature... 
Non, je m'attendrissais, tout en vous le cachant. 

Mais quoil de vos chagrins je connais trop la cause. 
Moi, j'ai souffert aussi, tout en riant toujours. 
Hélas! rien n'en guérit, ni les vers, ni la prose, 
Ni le jeu, ni l'oubli, ni rien, ni quelque chose, 
Ni les longs cheveux d'or, ni les yeux de velours. 

Qu'importe ! Souffrez donc, puisqu'un instant de joie 
N'est jamais — dites-vous — chèrement acheté, 
Et que, parmi ces maux dont nous sommes la proie, 
Éclate par éclairs le bonheur qui les noie, 
Le bonheur d'un moment qui vaut l'éternité. 

Vous aurais-je donné cette heure bienfaisante? 
Peut-être... et c'eût été plutôt l'illusion. 
L'Illusion!... Voilà la grande complaisante. 
Hier, quand nous causions, elle était là, présente, 
Dans les reflets pourprés du ciel en fusion. 

Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise? 
Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux, 
Un charmant téte-à-téte obtenu par surprise, 
Un horizon lointain qui pâlit et s'irise, 
Et la rouge bruyère au bord d'un chemin creux. 



i? 



114 SOUVENIRS 



TJiYSJlGE DE Dt^LI 



JVIai sourit, de rayons prodigue, 
Sur les champs de jeunes blés verts, 
Sur les prés, où l'œil se fatigue, 
Ébloui par leurs tons divers. 

Dans la touffe de trèfle rose 
Éclate un bouton d'or en feu ; 
La marguerite, large éclose, 
Est auprès du liseron bleu. 

De tous côtés la terre blonde 
Se montre nette et de niveau, 
N'attendant pour être féconde 
due le don d'un germe nouveau. 

Au flanc des collines, barrière 
Élevée à notre horizon, 
Se creuse la blanche carrière, 
D'où va naître quelque maison. 



PAYSAGE DE MAI 11$ 

Le sentier poudreux se dessine, 
Courbé par un bouquet de bois. 
On sent un parfum d'aubépine, 
On entend bruire des voix. 

Et la campagne est solitaire; 
Ce chaud paysage d'été 
Est plein du rêve et du mystère 
De quelque monde inhabité. 

Dans sa demeure close et fraîche, 
Le paysan, les membres las, 
Fuit un instant l'haleine sèche 
Qui flétrit les derniers lilas. 

Mais parmi l'herbe déliée 
Où commence le sillon noir, 
Une charrue est oubliée : 
Voici la vie et le devoir. 



Il6 SOUVENIRS 



T^YSlAGE e D'OCTO'B%E 



Octobre finit : dans l'allée, 
La couronne de la forêt, 
Jaunie et flétrie, est foulée 
Sous le pied du passant distrait. 

A cette parure enlaidie, 
Dépouille des beaux jours défunts, 
Par moments la brise tiédie 
Vient dérober d'acres parfums. 

Dans la plaine, où flotte et se pose 
Un touchant et dernier rayon, 
Le laboureur grave dispose 
La charrue au bout du sillon. 

Sur un peuplier, malgré l'heure, 
Des feuilles frémissent encor; 
Un soleil pâle les effleure, 
Et l'on dirait un arbre d'or. 



PAYSAGE D OCTOBRE 117 

Les vignes courent, avalanches, 
Du haut des coteaux jusqu'en bas, 
Et dressent dans les brumes blanches 
Leurs milliers de noirs échalas. 

Au loin passe une silhouette 
Au mouvement discret et lent : 
C'est un chasseur, dont le chien guette 
Le lièvre en son gite tremblant. 

Les prés, que l'humidité ronge 
Et colore d'un brun sanguin, 
Portent en ligne qui s'allonge 
Les meules hautes du regain. 

Et, comme une àme désolée, 
Là-bas fuit dans le ciel profond 
La silencieuse volée 
Des hirondelles qui s'en vont. 



Il8 SOUVENIRS 



TfEUX VOIX 



Ji quelquefois à ma fenêtre 
Je reste un moment à songer, 
Quand le jour vient de disparaître 
Et qu'au fond du ciel on voit naitre 
La blanche étoile du berger; 

A cette heure calme et bénie, 
C'est que j'aime entendre dans l'air 
Monter la rumeur infinie 
De Paris, confuse harmonie, 
Semblable à celle de la mer. 

Ce bruit, fondu par la distance, 
De tant de voix, de tant de pas, 
Est-ce un chant? une plainte immense' 
Je ne sais... J'écoute, et je pense 
Au flot bleu qui brise là-bas. 



DEUX VOIX II9 

Si quelquefois sur la falaise, 

En été, je reste à rêver, 

Lorsque le vent du soir s'apaise 

Et n'est plus qu'un souffle, qui baise 

Nos cheveux sans les soulever, 

C'est qu'à mes pieds l'Océan gronde, 
Éternellement agité, 
Et qu'au murmure de son onde 
Je songe à la clameur profonde 
Montant d'une grande cité. 

Océan, que nous veux-tu dire? 
Sont-ce là des hymnes, des cris? 
L'âme du monde qui soupire? 
Je ne sais... J'écoute, j'admire, 
Et je me souviens de Paris. 

O vaste mer! ô ville immense! 

Mes deux muses, mes deux amours, 

Ne gardez jamais le silence! 

Je me tais en votre présence, 

Mais vous, pour moi, parlez toujours ! 



SOUVENIRS 



SOUFFLES T>'0%^1GE 



La falaise est droite et superbe, 
Et le vent de la haute mer, 
Comme un faucheur abat sa gerbe, 

Y courbe l'herbe 

D'un souffle amer. 

Moi, contre qui le roc se dresse, 
Et qui vais toujours en avant, 
J'aime, quand parfois il me presse, 

L'âpre caresse 

De ce grand vent. 

Il me repousse, et je m'obstine; 
Malgré son effort irrité, 
Je gravis Paltière colline, 

D'où je domine 

L'immensité. 



SOUFFLES D ORAGE 



Ma vie, ainsi je l'ai comprise : 
Chemin hardi, falaise en fleur, 
Puis, troublant mon âme surprise, 

La rude brise 

De la douleur. 

J'aime cette haleine sauvage, 
Que rien ne saurait apaiser, 
Et qui souvent sur mon visage 

Pose avec rage 

Son froid baiser. 

Je me sens grandir dans la lutte. 
O vent glacé ! tu peux rugir : 
Ce front, à ta fureur en butte, 

De nulle chute 

Ne doit rougir. 

Mon pied est sûr et je m'élève ; 

Je vois reculer l'horizon... 

Et j'ai, pour ce combat sans trêve, 

Quitté ma grève 

Et ma maison. 



:■'• 



SOUVENIRS 



Jl 



CELUI OU CELLE OUI VIE c KfD%^l 



A loi, petite Georgetle, quelques 
jours avant ta naissance. 



1 01 qui vas naître, enfant, fragile et douce chose, 
Aube qui n'as point lui, fleur qui n'es point éclose, 

Incertain et charmant trésor, 
A ton éveil, je veux que mes rimes fidèles 
Palpitent sur ton front avec des frissons d'ailes, 

Comme un essaim d'abeilles d'or. 



Hélas! elles n'ont pas le pouvoir de ces fées 
Qui paraissaient soudain, d'une étoile coiffées, 

Aux jours fabuleux d'autrefois, 
Et qui, d'un geste lent de leurs mains gracieuses, 
Faisaient pleuvoir en dons leurs faveurs précieuses 

Sur les berceaux des fils de rois. 



A CELUI OU CELLE QUI VIENDRA I23 

Elles n'ont pas surtout, dans leur vain bruit qui charme, 
L'émoi délicieux de ta première larme, 

Ni l'accent de ton premier cri. 
Comparant à ta voix, qu'elle brûle d'entendre, 
Leurs longs rythmes pesants, ta mère heureuse et tendre 

De pitié sans doute a souri. 

Qu'elles aillent pourtant chanter ta bienvenue ! 
Qu'elles prennent leur vol sur la route inconnue 

Où descendront tes pas tremblants! 
Elles seront pour toi d'un bienfaisant présage, 
Et leur souffle, la nuit, baisera ton visage, 

Sous tes rideaux légers et blancs. 

Elles diront, enfant, par leur grâce éphémère, 
A cette enfant tout près de devenir ta mère, 

Que les amis des. premiers ans, 
Quand on sut les aimer fidèlement, comme elle, 
Pour les grouper ensuite autour d'un berceau frêle, 

Sont les plus riches des présents. 

Elle est la fée, enfant : c'est elle qui te donne 
Les vieilles amitiés, rayonnante couronne 

De son joli front confiant. 
Dans ce monde où tu viens, rien ne vaut la tendresse. 
Tes veux purs s'ouvriront sous la chaude caresse 

De notre amour vivifiant. 



124 SOUVENIRS 

Viens, tout est prêt pour toi, petit hôte candide 
Nos cœurs et nos baisers, et ta couchette vide, 

Qui rit dans l'appartement clair; 
Les mignons vêtements de batiste et de soie, 
Et les larges rubans dont le tissu chatoie, 

Bleu d'azur ou rose de chair. 



Devant ces doux objets, l'œil se trouble et se mouille, 
Mon vers ému se tait. L'oiselet qui gazouille 

Encor manque au nid triomphant. 
Les vœux montent du cœur à la lèvre qui tremble... 
Sois fort, sois bon, sois simple et sois fier tout ensemble, 

Et sois heureux, petit enfant! 



Octobre 1884. 



UNE AVENTURE DE L AMOUR 12) 



U'H.E ^VE'KTUTi.E T>E L'^MOWK 



Amour s'est égaré. L'enfant cruel et beau 

Est entré dans un cimetière. 
Ses pieds nus ont heurté la dalle d'un tombeau; 

Il grelotte, assis sur la pierre. 

Il a peur, il appelle... Et le vent de la nuit 
Éteint sa voix tremblante et douce. 

Dans l'ombre, tout est blanc et muet... Et, sans bruit, 
Des ombres glissent sur la mousse. 

Devant lui, s'accoudant au bloc brisé d'un fût, 

Dans des colonnes ruinées, 
Une d'elles s'arrête... une d'elles qui fut 

Une vierge de seize années. 

Elle n'a vu jamais cet enfant rose et nu, 

Dont l'œil mutin de pleurs se mouille; 

Jamais, non... même pas dans un rêve ingénu 
Que l'aurore joyeuse embrouille. 



126 SOUVENIRS 



Elle ne connaît pas tous les savants baisers 
Qu'ont inventés les lèvres souples; 

Elle ne frémit pas, alors qu'inapaisés 

Sanglotent les spectres, par couples. 

Donc elle ouvre tout grands ses yeux creux et pensifs 

Devant ce petit être étrange, 
Et s'étonne qu'il ait des airs aussi plaintifs 

Puisque sans doute c'est un ange. 

Lui, saisi de respect pour ce fantôme pur, 

Immaculé comme les marbres, 
N'ose lui demander un chemin court et sûr 

Pour fuir parmi les mornes arbres. 

Pourtant, dompté soudain par de poignants effrois, 
Il prend sa main si pâle et frêle... 

Puis, tous deux, ils s'en vont sur les noirs gazons froids, 
Où le grillon jette un cri grêle. 

Or l'âme qu'habitaient les neigeuses candeurs 

Et les ignorances sublimes, 
Croit, en touchant l'enfant, glisser aux profondeurs 

De très vertigineux abîmes. 

Car elle a reconnu l'invincible pouvoir 

Auquel fut soustraite sa vie; 
Tous les amers plaisirs qu'elle vient d'entrevoir, 

Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie. 



UNE AVENTURE DE L' AMOUR 



Et voici que bientôt paraît à son esprit, 

En souvenir impérissable, 
Un jeune homme aux traits fiers, qui jadis lui sourit 

Et traça son nom sur le sable. 

Elle comprend alors qu'elle n'a point vécu, 

Et son regard morne retombe 
Sur cet enfant, par qui l'univers est vaincu 

Et qui règne encor dans la tombe. 

Elle peut maintenant, en hâte, mais en vain, 

Le mener hors du cimetière, 
Hélas! car c'en est fait de son repos divin 

Pour l'éternité tout entière. 



128 SOUVENIRS 



SOT^S ET T^4%FUMS 



KJ musique divine! ô parfums!... votre ivresse, 
Seule, enchante toujours nos cœurs vieillis et las. 
Seuls, vous nous demeurez des choses d'ici-bas 
Dont la grâce fragile usa notre tendresse. 

Sur la route assombrie et pleine de détresse 
Où, chancelants et lourds, posent nos derniers pas, 
Vous flottez, doux et chers, et nous parlez tout bas 
Du passé, qui s'éveille avec votre caresse. 

L'air d'autrefois, l'arôme aux exquises fadeurs, 
Ébranlent tout à coup l'âme en ses profondeurs, 
Lui rendant l'aiguillon des poignantes délices. 

Pour vivre heureux encore, en un songe abîmés, 
Jusqu'au bord du tombeau nous avons pour complices 
Les sons et les parfums que nous avons aimés. 



LE SOMMEIL I2Q. 



LE SOMMEIL 



La nuit répand sur tout son ombre impartiale, 
Et dans le fond des deux le jour s'est retiré, 
Comme un époux fermant la chambre nuptiale. 

Vers le monde obscurci, tour à tour attiré, 
Chaque regard d'en haut, tombant de chaque étoile, 
Se tourne, et fait pâlir le poète inspiré. 

La volupté puissante ôte en riant son voile... 

Et le tambour du pitre, au bord du grand chemin, 

Très tard ébranle encor la baraque de toile. 

Ma lampe, clignotante ainsi qu'un œil humain 
Dont la veille ou les pleurs ont gonflé la paupière, 
S'affaiblit, et ma plume échappe de ma main. 

17 



I30 SOUVENIRS 

O Sommeil! c'est vers toi que monte ma prière. 
Viens, toi, presque aussi doux qu'est la très douce Mort, 
Sur mon front incliné pose ton doigt de pierre. 

Que la Nature est tendre à l'homme qui s'endort ! 
Quand elle eut du néant tiré nos pauvres âmes, 
Elle fit le sommeil, prise par un remord. 

Le sommeil... le repos, le nirvana des brahmes, 
Instants qui sont pour nous, par leur oubli profond, 
Les meilleurs après ceux dans lesquels nous aimâmes. 

Matière inerte et sourde en qui tout se confond, 
Toi qui n'as pas de chair douloureuse et subtile, 
Quand tu m'ouvres ton sein, j'y descends jusqu'au fond ; 

Je dors, je t'appartiens, la douleur inutile 
Est vaincue, et mon cœur est plus indifférent 
Que n'est le marbre dur que le sculpteur mutile. 

Ce bonheur passager que le réveil reprend, 
Avant-goût du bien-être immense de la tombe, 
Devenant éternel, enchante le mourant. 

Sommeil, je t'ai prié... Tes bras s'ouvrent... J'y tombe. 



SUR UN KUAGE I3I 



SU% VM 'XLU^AGE 



JtR un nuage gris — gris comme fine cendre — 
Je voudrais, sur les bois tout vibrants de doux cris, 
Planer, planer longtemps, puis tout à coup descendre, 
Et ravir en son rêve un rossignol surpris, 
Sur un nuage gris. 

Sur un nuage blanc — blanc comme douce neige — 
Je voudrais, au sommet du mont étincelant, 
Découvrir Yédel-tueiss, qu'un âpre exil protège, 
Et l'emporter ensuite, astre frêle et tremblant, 
Sur un nuage blanc. 

Sur un nuage feu, nef aux ardentes voiles, 
Je voudrais — car la fleur des glaciers, c'est trop peu - 
Aller glaner là-haut dans le champ des étoiles, 
Et choisir la plus fière au ciel immense et bleu, 
Sur un nuage feu. 



I}2 SOUVENIRS 

Sur un nuage d'or, éperdu dans sa course, 
Je voudrais entraîner d'un invincible essor 
Celui que j'aime aux bords où la vie a sa source, 
Pour qu'en l'éternité nous nous aimions encor, 
Sur un nuage d'or. 



UNE GOUTTE D EAU 133 



VK.E GOUTTE T) 'E^U 



Elément merveilleux, source, miroir ou flamme, 
Flot d'azur qu'un rayon du ciel peut embraser, 
Dans ton sein palpitant tu dois cacher une âme, 
Vive, douce pourtant, et prompte à s'apaiser. 

Ne dit-on pas : « Changeant comme l'onde et la femme » 
Contre le roc ému la mer vient se briser; 
L'écume que, farouche, élève chaque lame, 
Sur les fleurs, dans la nuit, descend comme un baiser. 

Roulant au flanc des monts, la cascade légère 
Semble glisser gaiment sur les lits de fougère ; 
Le ruisseau chante ou pleure à travers les forêts. 

Rien n'a tant de pouvoir et rien n'a tant de charme. 

O pure goutte d'eau, qui dira tes attraits? 

X' es-tu pas l'Océan?... N'es-tu pas une larme? 



134 SOUVENIRS 



SOKGE T>'ETE 



Jous les arbres verts, sous les arbres noirs, 
Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, 

J'aime errer sans trêve. 
Parmi les rameaux emplis de chansons 
Le vent passe et meurt en vagues frissons : 

Je poursuis mon rêve. 



Sous les taillis clairs où midi s'endort 
Le soleil, jetant ses paillettes d'or, 

Se brise en fusées; 
Et les moucherons dans ce flamboiement, 
Ivres de chaleur, font un tournoiement 

D'ailes irisées. 



songe d'été 135 

Mille insectes fins se cachent, tapis 
Parmi les plis roux des anciens tapis 

De frondaisons sèches; 
Car les étés morts, sous de bruns linceuls, 
Dorment à jamais, oubliés et seuls, 

Dans les sentes fraîches. 



Sur le pied rugueux des chênes touffus 
La mousse répand un reflet diffus 

De pâle émeraude ; 
Et sur quelques fleurs, par vols lents et lourds, 
L'incertain bourdon au corps de velours 

Étincelle et rôde. 



Dans les flots mouvants des sommets houleux 
Glissent par lambeaux les firmaments bleus, 

Comme des prunelles; 
Et, lorsque tout bruit parait s'endormir, 
Même en ce silence on entend gémir 

Des voix solennelles. 



Dans les bras tordus des ronciers fleuris 
La vive araignée au bout d'un fil gris 

Voltige et circule; 
Mon esprit, lassé par de longs combats, 
S'attendrit à suivre en ses vains ébats 

L'être minuscule. 



I36 SOUVENIRS 

Alors, sans regret, sans peur, sans dessein, 
J'écoute frémir, paisible en mon sein, 

L'éternelle vie; 
L'immense Nature, au fond des forêts, 
Laisse pénétrer en ses doux secrets 

Mon âme ravie. 



Atome pensif, j'entends l'Infini 
Murmurer en moi son hymne béni 

Par la voix des choses. 
Mon cœur n'a qu'un jour, mais dans son néant 
Vient se refléter l'univers géant, 

Des soleils aux roses. 



Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, 
Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, 

J'aime errer sans trêve. 
Parmi les rameaux emplis de chansons 
Le vent passe et meurt en vagues frissons : 

Je poursuis mon rêve. 



L AME ET L UNIVERS 137 



L'iAME ET L'U-TUFETLS 



V^l' importe le passé qui dans la nuit s'écroule? 
Qu'importe l'avenir? Vivrai-je encor demain? 
Pour mon cœur isolé que peut l'humaine foule? 
Et qu'importe l'espace à mon étroit chemin? 

Multitude des jours, multitude des nombres, 

O cieux illimités! ô race des mortels! 

Je tends vers vous les mains vainement, pales ombres... 

Les songes de mes nuits plus que vous sont réels. 

Vous n'êtes, pour mes yeux que vous trompez sans trêve, 
Pour mon âme impuissante à vous jamais saisir, 
Que le fuyant reflet d'un impossible rêve 
Et que l'âpre aiguillon d'un éternel désir. 

Devant le flot mouvant des heures et des choses, 
Près du fleuve infini que sondent nos regards 
Et qui roule la vie en ses métamorphoses, 
Tantales altérés, nous nous penchons hagards. 

18 



I38 SOUVENIRS 

Nous ne possédons rien de ces biens sans mesure, 
Pas même un jour certain dans l'abime des jours; 
Tout nous est étranger dans l'immense Nature, 
Tout, jusqu'au cœur chéri qui s'ouvre à nos amours. 

Murés dans le présent, prisonniers dans notre être, 
Ce que nous possédons des trésors poursuivis 
C'est le mirage seul que nous fait apparaître 
La seconde éphémère où nous disons : « Je vis. » 

La vision d'hier est à jamais éteinte; 
Qui sait sur quoi, demain, nos yeux seront ouverts?.. 
Notre âme, renaissante à chaque heure qui tinte, 
N'est qu'un frisson furtif où frémit l'univers. 




PAROLES D'AMOUR 



JIVEX2 



A m i , vous si profond, vous dont l'oreille écoute 
Les solennelles voix de l'immense univers, 
Vous m'avez demandé, pour vous railler sans doute, 
De vous parler en vers. 

Vous connaissez pourtant les paroles de femme, 
Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas : 
Votre cœur s'y enivre un instant, mais votre âme 
Les juge, et n'y croit pas. 

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie; 
Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau 
A voir ainsi monter la tendresse infinie 
Du cœur jusqu'au cerveau. 

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes, 
Tous ces aveux d'amour que vous avez comptés, 
Ils vous lasseront moins lorsqu'en rimes puissantes 
Ils seront racontés. 



142 PAROLES D AMOUR 

Eh bien, écoute-les... Ils sont toujours les mêmes. 
Qu'importe que je sache un art qui peut charmer, 
Puisque vous demandez en vos doutes suprêmes 
Si je sais mieux aimer? 

Qu'importe que j'emprunte une langue divine, 
Si vous ne voyez pas sous les mots précieux 
Ces choses que, sans voix, on lit et l'on devine 
Dans un éclair des yeux? 

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde, 
Tous les obscurs chemins par où l'homme a marché, 
Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde 1 
Vous restera caché. 

Vous irez retrouver dans son ombre farouche, 
Avec son sens perdu, l'hiéroglyphe sacré; 
Mais en vous rappelant quelque mot de ma bouche 
Vous direz : « Est-ce vrai? » 

Vous interrogerez les colonnes, les dômes, 
Les piliers de granit du temple au vaste front, 
Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes, 
Lorsqu'ils vous répondront. 

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude, 
Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait, 
Devant vos yeux lassés, dans votre solitude, 
Mon visage apparaît, 



143 



Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire, 
Que je comprends trop bien pour vouloir m'en blesser. 
J'en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire 
Ne saurait l'effacer. 

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle, 
L'angoisse de l'amour et l'effroyable émoi 
Où l'on crie, en dépit de l'étreinte chamelle : 
« Cet être est-il à moi?... s 

Pourtant les mots sont doux ; quoique vains, ils vous plaisent 
Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers. 
Sans vous guérir, qu'au moins les miens parfois apaisent 
Vos souvenirs amers. 

Quand vous ignoreriez combien leur source est vive, 
Qu'importe!... Je me trouve heureuse simplement 
De penser que leur note attendrie et plaintive 
Vous délasse un moment. 



144 PAROLES D AMOUR 



%E l M c DEZ-VOUS 



Iarfois vous m'expliquez votre philosophie : 
La vie en tout mêlée à la mort chaque jour. 
Mais dans ces vérités mon cœur, qui s'y confie, 
Ne voit que notre amour. 

Je songe — devenue entre vos mains savante — 
A ces temps si prochains où chacun de nos corps, 
Achevant son destin de matière vivante, 
Perdra ses fins ressorts. 

Je songe à l'infini des formes successives 
Qu'ensuite vêtira chaque atome éternel, 
Dans l'avenir, rendu par les âmes pensives 
A l'élément charnel. 

Peut-être — car les jeux de l'immense Nature 
Suivent, m'avez-vous dit, une inflexible loi — 
Ce qui fut Vous aura quelque étrange aventure 
Avec ce qui fut Moi. 



REXDEZ-VOUS 145 

De votre être effacé peut-être une parcelle 
Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où, 
Un débris de mon coeur, qui maintenant recèle 
Son amour tendre et fou. 

Peut-être — c'est, je crois, ce qu'apprend la chimie — 
Quelque combinaison étroite surviendra : 
Un peu de votre cœur au cœur de votre amie 
Tout à coup se fondra. 

Et la fatalité des effets et des causes, 
Bien que cruelle et dure et froide, aura rempli 
Ce que serments, aveux, promesses, douces choses, 
N'avaient point accompli. 



19 



I46 PAROLES D'AMOUR 



S UTILE ME SAGESSE 



Ami, lorsque pensif et chargé de science, 
Les pieds encor poudreux du chemin parcouru, 
Sceptique, et détrompé par votre expérience, 
Vous m'êtes apparu, 

Je me suis dit, moi, faible et l'âme si meurtrie : 
« Il connaît des secrets pleins d'âpre volupté, 
Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie 
L'impassibilité. 

« Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée, 
A travers des tombeaux, vers les siècles lointains, 
La valeur véritable et l'essence ignorée 
Des bonheurs incertains. 

« Sans doute il guérira l'espoir qui reste encore, 
Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu, 
L'espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore 
Le sein qui l'a conçu. 



SUPREME SAGESSE I47 

« La résignation et l'ardeur de connaître, 
Le spectacle évoqué des jours évanouis, 
Ont calmé doucement dans le fond de son être 
Les désirs inouïs. 

« Il sonde le passé. Les vieilles pyramides 
Ne sont plus à ses yeux que des témoins d'hier. 
Il voit à ses débuts sauvages et stupides 
L'homme aujourd'hui si fier. 

« De nos illusions, de la folle espérance, 
Il a vu commencer et finir le pouvoir : 
Règne court, séparant de l'heureuse ignorance 
Le tranquille savoir. 

« Dès qu'elle eut la douleur de penser, l'âme humaine 
Par un songe divin s'est voulu consoler, 
Mais ce songe, en la route où son destin la mène, 
Déjà va s'envoler. » 

Ayant vu tout cela, ces choses que l'Histoire 
Cache sous sa sévère et froide majesté, 
Elle qui d'un état fragile et transitoire 
Fait une éternité ; 

Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes, 
Vous deviez rapporter, chercheur audacieux, 
Le dernier mot voilé par tant d'obscurs emblèmes 
Sur terre et dans les cieux. 



I48 PAROLES D'AMOUR 

Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie, 
J'ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs, 
Pour apprendre de vous à dérober ma vie 
Aux stériles douleurs. 

Je vous ai demandé : « Par quoi faut-il sur terre, 
Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n'ont qu'un jour? 
Vous m'avez répondu, vous le savant austère : 
« Emplissez-les d'amour. » 

Quoi ! l'immense univers n'a point comblé le vôtre ? 
Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt, 
Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre 
Qui pour vous seul s'ouvrit? 

Vous m'avez révélé ce mystère suprême, 
Vous m'avez dit : « Le monde et le ciel éclatant 
Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu'on n'aime, 
N'aimât-on qu'un instant. 

« De l'homme disparu chaque infime vestige 
Dévoilerait vraiment trop d'atroce douleur, 
Si l'amour n'entr'ouvrait sur sa cendre, ô prodige ! 
Son immortelle fleur. » 

Partout il a germé, l'amour qui nous enivre, 
Vous l'avez vu partout où votre esprit plongea, 
Et vous venez me dire : « Il faut aimer pour vivre. » 
Je le savais déjà. 



POURQUOI JE L'AI AIMÉ I49 



TOU%OUOI JE L'Jil ^IMÈ 



Jour quoi donc Pai-je aimé? C'est très étrange à dire. 
O mon cœur, réponds, toi ! Pourquoi donc Pai-je aimé ? 
Tu sortais cependant d'un bien affreux martyre ; 
Je te croyais fermé. 

Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte ; 
Des pleurs, des pleurs cruels avaient terni mes yeux. 
Ah ! s'il avait souffert, je comprendrais sans doute, 
Mais il semblait heureux. 

Ce n'est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, 
On ne la lisait pas dans ses regards de feu; 
Il était fier et fort, et les chagrins des femmes 
L'irritaient quelque peu. 

L'amour, pour lui, n'est pas le dieu qui nous tourmente : 
C'est un enfant joyeux jouant sur son chemin; 
Il se penche, et lui rit... C'est une fleur charmante 
Qui se fane en sa main. 



IJO PAROLES D AMOUR 

Une chose pourtant lui paraissait amère, 
C'est que la fleur d'un jour, détruite sans pitié, 
Portât si rarement sur sa tige éphémère 
Le fruit de l'amitié. 

Et j'ai cru deviner que dans la solitude 
Le plus hardi marcheur à la fin devient las : 
Ce n'était point l'amour, mais la sollicitude 
Qui manquait à ses pas. 

L'amour... il en savait l'ivresse ardente et brève, 
Le secret égoïsme et les transports jaloux ; 
Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve 
Plus profond et plus doux. 

Lorsque je pressentis cette vague détresse 
Dans un être si fort et si maître de soi, 
J'eus l'éblouissement d'une immense tendresse 
Montant soudain en moi. 

Présenter à sa soif la coupe intarissable, 
Être son ombre fraîche et son moment d'oubli, 
Voir en cette âme haute avec ce grain de sable 
L'équilibre établi ; 

Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse : 
Être le souvenir qu'il berce en souriant 
Quand luira sur son front l'éclatante tristesse 
Du ciel de l'Orient : 






POURQUOI JE L AI AIME IJI 

Voilà l'ambition douce et passionnée 
Qu'ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants. 
Et lorsque de l'aimer je me suis étonnée, 
Il n'en était plus temps. 



PAROLES D AMOUR 



THILOSOTHIE 



J e songe bien souvent à votre œuvre profonde, 
A ce plan gigantesque en votre esprit conçu : 
Retracer pas à pas le chemin que le monde 
Poursuit à son insu ; 

Cet unique chemin où, dans l'ombre éternelle, 
Tout en semblant errer, marche le genre humain ; 
Où jadis de ses dieux la bonté paternelle 
Le guidait par la main. 

Vous contemplez partout les forces impassibles; 
Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, 
Sans décider non plus sur leurs causes possibles 
Et sans les définir, 

Vous voulez seulement constater leur empire, 
Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas. 
Si pour d'autres Demain sera meilleur ou pire, 
Vous ne le cherchez pas. 



PHILOSOPHIE 153 

Et Demain toutefois, recueillant vos idées, 
En illuminera le Passé, noir décor; 
Elles iront ainsi, par le temps fécondées, 
Grandissantes encor. 

Elles ajouteront leur pierre à l'édifice 
Dont vous étudiez, pensif, les fondements : 
Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice 
Forment les durs ciments, 

Et qui monte toujours, Babel inébranlable, 
Et qu'on n'augmentera qu'en faisant comme vous, 
En sondant les secrets du passé formidable, 
Car lui seul est à nous. 

Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie, 
Et qui toujours échappe à la réalité, 
J'eus un songe embrassant — vision inouïe! — 
La vague immensité. 

Je vis l'effort constant de l'ardente Nature, 
A chaque illusion accordant son tribut 
Et suivant jusqu'au bout l'éternelle aventure, 
Toucher enfin le but. 

De progrès en progrès se cherchant elle-même, 
Grâce à des millions de siècles entassés 
La matière unirait dans un être suprême 
Ses pouvoirs dispersés. 



154 PAROLES D'AMOUR 

Elle aurait ce jour-là la pleine conscience 
De son essence propre et de ses propres lois ; 
Toute évolution et toute expérience 
Cesseraient à la fois. 

Les temps seraient remplis. La puissance infinie 
N'étant qu'un attribut de l'absolu savoir, 
Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l'esprit nie, 
Que le cœur voudrait voir. 

Ainsi s'expliquerait le tourment indicible, 
Le désir implacable et de tous les instants 
Qui sur l'âpre chemin du bonheur impossible 
Nous traîne haletants. 

Ce rêve d'idéal, d'amour et de lumière, 
Qui commence à la bête et qui finit à Dieu, 
Nous charme, nous, chétifs, à la forme première 
Disant à peine adieu. 

Mais tandis qu'autrefois, par une erreur grossière, 
Nous placions hors de nous la divine grandeur, 
Nous savons aujourd'hui que de notre poussière 
Doit surgir sa splendeur. 

Nous la portons en nous, comme l'infime atome 
En germe recelait l'esprit qui resplendit. 
Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme 
Se dégage et grandit. 



PHILOSOPHIE I)) 



Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s'abreuve ! 
Hélas! qu'il nous soit doux au moins de le penser, 
Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve, 
Va nous recommencer. 

Mais peut-être, — ô mystère ! ô synthèse des choses ! 
Enfantement brutal, horrible, essentiel, 
Dont tout souffre, l'insecte en ses métamorphoses 
Et l'astre énorme au ciel, — 

Peut-être, dans l'immense et finale harmonie, 
Rien ne s'étant perdu, nos maux, nos passions 
Feront plus de clarté que la gloire infinie 
Des constellations. 

Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être 
Qui réunisse en soi ses milliers d'éléments, 
La Force unique doit avant tout se connaître 
En tous ses changements, 

Vous, dont l'œil calme a lu dans le temps et l'espace, 
Qui voulez, pressentant cette suprême loi, 
Dire à l'humanité qui se hâte et qui passe : 
« Attends, regarde-toi ! » 

Vous êtes en avant de la foule frivole, 
Vous avez fait un pas vers l'accomplissement, 
Et votre voix tranquille a mis une parole 
Dans notre bégaiement. 



Ij6 PAROLES D'AMOUR 



L'<AT)IEU 



Vc 



ous partez... Pourtant sur la terre 
Rien, disiez-vous, n'est vrai qu'aimer. 
Hélas ! l'attrait d'une œuvre austère 
Semble aujourd'hui seul vous charmer. 
Vous allez, sondant les vieux mondes, 
Chercher des vérités profondes 
Parmi leurs poussières fécondes 
Que vous aurez su ranimer. 



L'ardeur de savoir vous entraîne, 
L'amour n'a pu vous retenir, 
Et mon bonheur, éclos à peine, 
Comme un beau songe a dû finir. 
Mais, sous les étoiles sans nombre, 
Dans vos longs soirs sur la mer sombre, 
Que poursuit donc votre œil, dans l'ombre i 
Est-ce un rêve, ou mon souvenir? 



!57 



L'Inde éclatante et formidable 
Vous livre ses secrets de feu ; 
Sous le symbole redoutable 
Vous évoquez l'àme et le dieu. 
Mais votre regard qui se lasse 
Se lève, et se perd dans l'espace... 
Est-ce mon image qui passe 
Alors, douce, au fond du ciel bleu? 



L'exil est lourd, la route est dure, 
Vous affrontez bien des combats; 
Quelque dangereuse aventure 
Vient peut-être entraver vos pas. 
Mais une voix tendre et touchante 
Vous rend l'espoir et vous enchante... 
Est<e alors mon amour qui chante 
Au fond de votre cœur, tout bas? 



I58 PAROLES D'AMOUR 



LETT%E ÉC%ITE E<M ^iUTOM'KE 



Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse 

De l'hiver qui déjà frissonne sur nos fronts 

Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts. 

Le soleil, qui s'enfuit dans sa morne vitesse, 

Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds. 

Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves 
Se dressent sur un ciel d'ardoise au dur reflet. 
Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait, 
Ne sont plus qu'un horrible amas de feuilles fauves 
Où le vent furieux joue ainsi qu'il lui plaît. 

Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches, 
Oui sous le pied distrait grincent sinistrement ; 
Nul n'entend sans frémir leur sourd gémissement. 
Les livides matins, voilés de brumes fraîches, 
Dans les cieux, à regret, montent tardivement. 



LETTRE ÉCRITE EN AUTOMNE 1)9 

Nous suivons le vol fou des nuages rapides. 
Mais vous, vers l'équateur avançant chaque jour, 
Vous voyez s'élever de la mer, tour à tour, 
Des constellations nouvelles et splendides, 
Promontoires de flamme au scintillant contour. 

Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent 
De douleur et de froid, un éternel été. 
Vers la rive immuable où vous êtes porté 
L'espoir tourne vos yeux. Les bonheurs qui périssent, 
Seuls, captivent encor notre cœur attristé. 

Nous pensons au passé durant le crépuscule, 
Mais votre ame éblouie embrasse l'avenir. 
Nous nous disons : « Ceci n'a pu le retenir... » 
Vous, devant l'horizon qui sans cesse recule, 
Vous songez que l'exil est court et doit finir. 

Car la Nature ainsi dirige nos pensées ; 
Nul ne soustrait son cœur à l'effet souverain. 
Que le ciel soit d'azur ou bien qu'il soit d'airain, 
Que les étoiles d'or y brillent balancées, 
Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein. 

Notre être intérieur, qu'un aspect calme ou blesse, 
S'offre comme un sensible et frémissant miroir 
Où l'énorme univers se penche pour se voir. 
L'Infini redoutable emplit notre faiblesse; 
Son ombre y devient joie exquise ou désespoir. 



l6û PAROLES D'AMOUR 

De son reflet changeant se forment nos idées, 
Ses mystères profonds ont créé nos douleurs, 
Ses océans amers semblent des flots de pleurs; 
Nos âmes, par des yeux pleins d'amour obsédées, 
Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs. 

Sphinx éternel et beau dont le sourire enivre, 
Il siège en sa puissance au fond même du Moi. 
Quand mon sein se soulève et palpite d'émoi, 
Et que j'y veux descendre et me regarder vivre, 
C'est lui que j'y découvre en reculant d'effroi. 

Où suis-je?... Il me reprend et m'enlève à moi-même. 

Ce que je fus hier, le serai-je demain? 

Dans quel creuset brûlant me jettera sa main? 

Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j'aime, 

Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin. 

Je ne le saurai pas, je marche à l'aventure : 
Tout l'univers circule en mes veines de feu, 
Dans mes moindres frissons ses Forces sont en jeu ; 
J'accomplis les destins de l'immense Nature 
Aussi fatalement que l'atome et que Dieu. 

Moi qu'emplit la pitié, je me sais implacable : 
Implacable aussi bien pour me laisser souffrir 
Que pour briser des cœurs que j'ai voulu chérir. 
L'affreuse vision du mal inévitable 
M'épouvante, et parfois je souhaite mourir. 



LETTRE ÉCRITE EX AUTOMNE l6l 



Car je redeviendrais une poussière inerte, 
Sans nerfs, sans yeux, sans cœur, sans amour et sans soins ; 
Insensible instrument, j'ignorerais du moins 
L'horreur de consommer jour après jour ma perte ; 
Les maux que je ferais auraient d'autres témoins. 

Et vous, que berce au loin la mer étincelante, 
Quand le soleil rougit les vagues de cristal, 
Que vous dit la splendeur du monde oriental? 
Nul désir n'émeut-il votre âme vigilante? 
Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal ? 

Pénétrer le secret des Forces souveraines 
Vous suffit-il?... D'un œil tranquille et d'un cœur fier, 
Les verriez- vous étreindre et broyer votre chair? 
Ah! du fond du néant j'aime insulter ces reines, 
Et pleurer longuement sur tout ce qui m'est cher. 



l62 PAROLES D'AMOUR 



IK.QUIETU'DE 



Vous reviendrez un jour de votre exil farouche, 
Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux; 
Mais l'adieu qu'en partant me laissa votre bouche, 
Vous en souviendrez-vous? 

Au fond de votre cœur et de votre mémoire 
Ce tendre mot d'adieu, faible écho du passé, 
Tout un monde inconnu surgissant dans sa gloire 
L'aura-t-il effacé? 

Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange, 
A l'ombre des palais, au bord du lac sacré, 
Parmi les temples d'or baignés des flots du Gange, 
L'avez- vous murmuré? 

L'avez-vous dit parfois, descendant en vous-même, 
Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu, 
Mais sûr de votre cœur et dans l'ardeur suprême 
D'un solennel aveu ? 



INQUIÉTUDE l6j 



L'avez-vous dit ainsi loin de moi?... L'Inde antique 
îCa-t-elle point, jalouse, épié le secret 
Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique, 
Rendait votre œil distrait? 

Oh ! pour vous quelquefois j'ai peur de sa vengeance : 
Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort, 
Et le tigre royal rôde avec diligence 

Dès que l'homme s'endort. 

Oh ! j'ai peur... Gardez- vous, s'il vous souvient encor, 
Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot, 
Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore, 
De le dire tout haut. 

Car la nature arrière, imposante et terrible 
Que vous étudiez, connaît bien son dessein : 
L'homme, vile poussière, est passé par son crible 
Et se perd dans son sein. 

Rien pour elle n'est moins qu'un être et qu'une vie ; 
L'Inde veut l'âme esclave et joue avec la chair; 
En prononçant mon nom, craignez qu'elle n'envie 
Un souvenir trop cher. 

C'est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre 
Et tremble pour vos jours auxquels il est lié, 
Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère, 
Mais peut être oublié. 



164 PAROLES D'AMOUR 

Et quand vous reviendrez, s'il n'est pas sur vos lèvres, 
Je n'en parlerai point, nous resterons amis. 
Vous voulez plus encor que l'amour et ses fièvres, 
Et je vous l'ai promis. 



LE COLLIER DE PERLES l6. 



LE COLLIE% T>E TELLES 



Lorsque votre départ désespéra mon âme, 
Tandis que je songeais à vos futurs dangers, 
Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme. 

Parfois les doux serments deviennent mensongers. 
Vous prîtes un collier que porta votre mère : 
Des perles, en trois rangs chatoyants et légers. 

« Si vous n'avez pour moi qu'un amour éphémère, » 
Dites-vous, « si l'absence en vous sème l'oubli, 
Évitons au retour toute parole amère. 

« Si le rêve d'un jour doit être enseveli, 

Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre 

Xe protestera point contre un fait accompli. 



l66 PAROLES D'AMOUR 



« Une mâle douleur n'a pas de plainte mièvre. 
Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou, 
M'annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre. » 

Hélas! et de vos mains je reçus le bijou. 

Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d'elle : 

Tant l'homme en ses désirs est inconstant et fou. 

Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle. 
Qu'on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs! 
Jusqu'au fond du tombeau je vous serai fidèle. 

Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs. 
Tandis que loin de moi vous risquez votre vie, 
Un songe a, cette nuit, ravivé mes douleurs. 

Enfin vous reveniez... La gloire qu'on envie 
Couronnait votre front, pâli par vos travaux ; 
Je m'avançais vers vous, interdite et ravie. 

Plus sacré qu'un fétiche adoré des dévots, 

Sur mon sein le collier, éclatant témoignage, 

A notre ancien amour marquait des jours nouveaux. 

Et moi je le touchais, le tendre et noble gage ; 
Vers lui d'un geste fier j'appelais vos regards : 
Vous comprendriez bien son mystique langage. 



LE COLLIER DE PERLES 167 

Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards... 
Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne, 
Et les perles soudain roulent de toutes parts. 

Alors je m'éveillai dans une étrange peine. 

C'était un songe vain... Mais quoi ! j'entends toujours 

Le bruit sinistre et doux du collier qui s'égrène. 

Il est là, ruisselant sur l'écrin de velours, 
Intact et pur ainsi qu'en moi la foi jurée ; 
Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds. 

Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée, 
Mais l'amour rend crédule au présage trompeur 
L r àme la plus hautaine et la plus assurée... 

Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur. 



l68 PAROLES D'AMOUR 



L'OVBLI 



x\insi vous avez cru que l'oubli, vague sombre 
Dont le flux lourd et lent monte jour après jour, 
Avait pu dans mon cœur effacer jusqu'à l'ombre 
De mon divin amour. 

La vie est-elle donc, ami, si magnifique 
Que j'ose me jouer de son meilleur trésor, 
Et compter que demain sa bonté pacifique 
Me le rendrait encorî 

Hélas! n'est-elle pas si durement amère 
Que nous restons tremblants du bonheur effleuré : 
Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère, 
Que pour être pleuré. 

Quand nous l'avons touché de nos mains qui frémissent, 
Pour qu'il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds 
Nos cœurs l'ont reconnu, nos cœurs s'épanouissent... 
Puis saignent pour toujours. 



169 



Et moi qui l'ai saisi, ce bonheur que l'on rêve, 
Et moi qui l'ai pressé sur mon sein palpitant, 
Je précipiterais sa course déjà brève 
Au néant qui l'attend! 

Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable, 
Sur lui j'appellerais le souffle de l'oubli, 
Semblable au vent de mer qui recouvre de sable 
Un nom enseveli! 

J'oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre, 
Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir, 
Puisque aujourd'hui déjà mon âme solitaire 
N'a plus qu'un souvenir. 

J'en réveille l'ivresse et frémis, car je songe 
Que ce cher souvenir, seul, n'est point incertain; 
Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge, 
Il échappe au destin. 

Mais l'espoir, qui vous suit sur votre longue route, 
Qui vous ramène à moi tel qu'au soir des adieux, 
Dépend de l'Avenir, dont j'épie avec doute 
Le mot mystérieux. 

C'est pourquoi j'éternise une heure passagère, 
Où mon cœur doucement a cru vous deviner; 
J'y vivrai jusqu'au jour où votre voix si chère 
Viendra m'en détourner. 



170 PAROLES D AMOUR 



LETTRE ÊC%ITE ^4U TTH^TEMTS 



il ier la neige cncor couvrait les plaines mornes, 
Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs, 
Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs, 
Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes, 
Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs. 

Et ce matin voici comme une molle haleine 
Flottante autour de nous dans les airs attiédis; 
L'eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis, 
Et la forêt, de vie et de voix toute pleine, 
Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis. 

C'est un moment rempli d'ineffable surprise. 
Nous savions que l'hiver devait s'enfuir un jour, 
Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour 
De ce baiser d'en haut, de cette chaude brise, 
Comme l'émoi causé par un naissant amour. 



LETTRE ECRITE AU PRINTEMPS IJI 

Pour moi, j'ai mieux encor que cette vague ivresse ; 
Je vois dans le printemps la fin de votre esil. 
Je ne murmure plus : « Hélas! reviendra-t-il ? » 
Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse, 
Je respire l'espoir en son parfum subtil. 

Oh ! oui, vous reviendrez... Tout l'annonce et le chante. 
Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer, 
La proue à l'occident, filer un grand steamer. 
Il sera, ce retour dont l'image m'enchante, 
Doux autant qu'autrefois le départ fut amer. 

Venez... Nous reprendrons nos longues causeries; 
Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu'au fond. 
Au-dessus des humains et du vain bruit qu'ils font, 
Quelle extase ravit deux âmes attendries 
Lorsqu'une intimité sublime les confond! 

L'amour nous a conduits par de mystiques voies. 
Vous l'accusiez un jour d'avoir trop tard uni 
Nos cœurs, où plus d'un rêve, hélas ! s'était terni ; 
Mais il nous préparait d'inconcevables joies, 
Car il nous mûrissait pour le moment béni. 

11 nous fallait d'abord devenir forts et graves, 
Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert, 
Vu l'abîme des temps sous nos pas entr'ouvert, 
Et dominé le sort tranquillement, en braves, 
Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert. 



172 PAROLES D AMOUR 

Ce que nous nous dirons par les douces soirées, 
Dans le bruit de la ville ou le repos des bois, 
Sera tendre et profond, mais austère parfois, 
Car nos mains ont touché bien des choses sacrées ; 
L'angoisse du néant fera trembler nos voix. 

Mais un arôme fin monte du sol humide 
Où la neige d'hier a doucement fondu. 
C'est le printemps, ami... Vous êtes attendu. 
Un petit passereau module un chant timide, 
Puis s'étonne, et soudain vole tout éperdu. 

Oh ! combien je jouis de ces métamorphoses ! 
Chacune tour à tour va grandir mon espoir. 
Des fleurs I... Il va s'ouvrir des fleurs sur le sol noir! 
Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses, 
Et les arbres m'ont dit que je vais vous revoir. 



LE RETOUR *75 



LE %ETOU%. 



Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve 
Où mon cœur vous suivait bien loin sous d'autres cieux. 
Vous êtes près de moi ; mon regard qui se lève 
Va rencontrer vos yeux. 

Vos veux... devant lesquels ont passé des merveilles, 
Et qui, las de sonder pourtant et de savoir, 
Après les jours brûlants, durant les sombres veilles, 
Se fermaient pour me voir. 

Vos yeux changeants... où j'aime à surprendre votre âme 
Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant, 
Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme 
Me brûle en m'effleurant. 

Votre amour me ravit, comme aussi votre doute : 
En vain vous proclamez un fatalisme obscur, 
Je saurai malgré vous placer sur votre route 
Un bonheur calme et sur. 



174 PAROLES D AMOUR 

Je connais le secret de la détresse affreuse 
Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé ; 
Tout au fond de notre être un abîme se creuse 
Qui jamais n'est comblé. 

Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense. 
Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant... 
L'espoir de le remplir me saisit, — ô démence! — 
Enchanteur et troublant. 

Je ne puis qu'apaiser l'âpre mal qui le blesse, 
Tromper, jour après jour, son éternel désir, 
Puisque le bien suprême est, pour notre faiblesse, 
Impossible à saisir. 

Mais j'ai rêvé du moins d'accomplir cette tâche. 
Je vous consolerai de l'immortel ennui. 
Mon amour à vos yeux voilera sans relâche 
Le néant, même en lui. 

Vous ne me direz plus qu'il est court et fragile, 
Que la satiété mène aux mornes adieux. 
Par lui vous garderez sous votre front d'argile 
L'esprit serein des dieux. 

Au bout de ce chemin rude et plein de vertige 
Que vous suivez, marchant vers un but inouï, 
Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige 
Toujours épanoui. 



LE RETOUR 175 

Vous n'éprouverez plus l'angoisse des abîmes 
Où, tout en frémissant, plonge votre raison, 
Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes, 
Après chaque saison. 

Vous oublierez l'horreur de notre destin sombre, 
— Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers, — 
Parce que l'humble fleur dessinera son ombre, 
Le soir, sur vos sentiers. 

Et comme elle a conçu de folles jalousies, 
Son calice profond, dans l'air des hauts sommets, 
Changera ses parfums suivant vos fantaisies, 
Sans s'épuiser jamais. 

Afin que vous goûtiez toute joie auprès d'elle : 
Car son àme de fleur a conçu le dessein 
De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle, 
Mille amours dans son sein. 



I76 1'AROLES D'AMOUR 



L'INDE "BOUDDHIQUE 



x\mi, j'ai vu par vous les régions splendides 
Où vous avez erré si longtemps loin de moi ; 
Votre amour et vos soins, qui m'y servent de guides, 
M'en ont ôté l'effroi. 

J'ai plongé sans péril en leur puissant mystère. 
Vous seul avez porté le poids des lourds travaux ; 
Vous seul avez bravé, dans votre exil austère, 
Mille dangers nouveaux. 

Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie. 
O voyageur aux mains pleines d'illusions! 
La sphère où je circule est par vous agrandie, 
Car j'ai vos visions. 



l'ixde bouddhique 177 



Si vous avez vécu dans les siècles antiques 
Que les temples déserts vous semblaient contenir, 
Moi, je hante aujourd'hui tous ces hautains portiques 
Dans votre souvenir. 

L'Inde s'est tout entière empreinte en vos pensées, 
Et, comme j'y sais lire, ainsi je l'entrevois. 
Sa présente misère et ses splendeurs passées 
Me frappent à la fois. 

Comme vous, ce que j'aime en elle, triste esclave, 
Ce n'est pas sa beauté, qu'un maître viola, 
Ni ses villes d'or fin que l'eau du Gange lave, 
Que l'Occident vola. 

C'est l'idée immortelle, invincible, insondable, 
Qui jadis y fleurit, digne d'un tel décor, 
Qui, dans le sein muet du désert formidable, 
S'épanouit encor; 

Idée où la science, en nos sombres contrées, 
Sans poétique flamme, arrive pas à pas, 
Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées 
Au soleil de là-bas. 

C'est l'évolution, l'éternité des choses, 
L'Absolu qui se crée, en des efforts constants, 
Par les combinaisons et les métamorphoses 
Des formes dans le temps. 

2 3 



178 PAROLES D'AMOUR 

C'est notre être perdant au tombeau sa substance, 
Mais s'immortalisant par tout ce qu'il aima, 
Effet qui devient cause après son existence, 
Mystérieux Karma*. 

Quoi ! ne suffit-il pas à notre ardeur amère, 
Au sein du radieux et vivant tourbillon, 
De laisser après nous de notre œuvre éphémère 
Un éternel sillon? 

Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice 

Qu'un mot de notre lèvre, aussitôt oublié, 

Pour le bien ou le mal à jamais retentisse, 

Fécond, multiplié? 

A notre lâche cœur qui cherche un vain salaire, 
Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés? 
Et pour nous arrêter aux heures de colère 
N'est-ce donc point assez? 

* Le Karma est un principe immatériel qui, pour les 
Bouddhistes, répond à l'idée de l'âme. Il ne conserve pas au 
delà de la tombe la personnalité de l'être humain ; il en est la 
quintessence, ce qu'on pourrait appeler la résultante morale. 
Mais nous prenons ici le mot dans un sens plus précis, en- 
veloppant sous ce terme la série impérissable d'effets dont 
toute existence devient le point de départ, et qui varie sui- 
vant chaque action, chaque parole et même chaque pensée de 
cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous 
d'immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle 
importance et au rôle de l'homme une telle grandeur. — D. L. 



L INDE BOUDDHIQUE I79 

L'Inde le proclama pendant trois mille années. 
Notre aride science à peine le pressent. 
Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées 
D'un cadre éblouissant. 

Elles apparaissaient pour vous sous les symboles, 
Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers, 
Des assises du temple aux arceaux des coupoles 
Surgissant par milliers. 

Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime 
Où la lune, versant sa limpide clarté, 
Éclairait pour vous seul, comme au fond d'un abîme, 
Une morte cité*. 

Je revois avec vous ces scènes inouïes, 
Les monstrueux chevaux le long des murs dressés, 
Les merveilles de l'art partout épanouies 
En rêves insensés. 

Parlez... Il est meilleur d'aimer que de connaître : 
Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis. 
L'univers ne m'est rien s'il n'enferme en votre être 
Ses secrets infinis. 



* Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l'Inde, dont les 
monuments sont encore debout, mais qui reste absolument 
abandonnée et dépeuplée. 



l8û PAROLES D'AMOUR 



SILE^TIUM 

Nunquam alind natura, aliud sapientia dicit. 



Ami, dans un moment de doute et de détresse, 
J'écrivis la boutade amère que voici. 
Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse, 
Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse. 
Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci : 

Le verbe — notre orgueil — nous égare et nous leurre ; 
C'est dans un jour maudit qu'il nous fut révélé. 
Le cœur n'a pas de mots : il chante ou bien il pleure, 
Il vibre pour jamais d'un soupir qui l'effleure. 
Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé. 

Nous avons gravement prononcé des syllabes 
Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu ; 
En caractères grecs, égyptiens, arabes, 
Enfermant l'infini, comme nos astrolabes 
En des chiffres crochus enferment le ciel bleu. 



SILEN'TIUM l8l 



Nous avons profané dans nos langues vulgaires 
Le secret de notre être, inexpressible et doux, 
Ce secret que sans doute on a compris naguères 
Lorsque, innocent encor de ses premières guerres, 
L'homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux. 

Le champ fumait d'amour sous l'aube rose et tendre ; 
Un désir éperdu de produire gonflait 
La lèvre des sillons, et l'on pouvait entendre 
Comme un bruit de baisers s'élever et s'étendre 
Sur la cime des bois, lorsque le vent soufflait. 

On sentait palpiter la vie intense et neuve 
Dans les veines du sol, les antres et les nids. 
Le' berger, près de l'onde où le troupeau s'abreuve, 
Songeait à deux yeux clairs plus limpides qu'un fleuve 
Qui le verraient rentrer de ses travaux finis. 

Tout germait, tout croissait dans l'aurore dorée, 

Tout aimait. Par l'amour triomphant du néant, 

La Nature venait de saisir la durée : 

La génération, formidable et sacrée, 

Livrait au couple humain tout l'avenir béant. 

Il nous fallait rester, rudes fils de la terre, 
Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins. 
De l'univers profond respectant le mystère, 
Il nous fallait, plongés dans un silence austère, 
Devant l'immensité courber nos fronts hautains. 



l82 PAROLES D AMOUR 



Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges 
Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux ; 
Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges 
Et mêlé d'espoirs faux, d'erreurs, de sortilèges, 
Même l'âpre grandeur des éternels adieux. 

Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe, 
N'était-il pas de vivre et, vivant, d'adorer?... 
D'adorer le soleil, la femme et le brin d'herbe, 
L'enfant, l'étoile d'or, les lis, le flot, la gerbe, 
Les cieux — mais sans jamais pourtant les implorer. 

Qu'aurions-nous demandé que la bonne Nature 
N'eût pas placé déjà sur nos riants chemins? 
Quand nos rêves risquaient l'immortelle aventure, 
Nous ont-ils peint là-haut, pour l'extase future, 
Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains? 

Non!... Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines, 
Pendant le jour béni qui nous était prêté, 
Nos charnelles amours, fragiles et divines, 
Créatrices amours, où seules nos doctrines, 
Malgré l'enfantement, ont mis l'impureté. 

Puis nous devions mourir, fermer à la lumière 
Si douce des matins nos yeux reconnaissants ; 
D'un suprême regard, plein de candeur première, 
Enveloppant les fils, l'épouse et la chaumière, 
Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants. 



SILENTICM 183 

Quel désir, quelle crainte eût ébranlé notre amer 
Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer? 
Nos devoirs — ceux qu'un ordre universel proclame — 
Ont, pour l'esprit subtil et pour les sens de flamme, 
Des charmes si puissants qu'on n'y saurait manquer. 

La Nature n'a pas commis à nos morales 

Le pouvoir de hâter son auguste action. 

Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales 

N'ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales : 

L'œuvre utile avec soi porte sa sanction. 

Ce qui doit être fait est bon et simple à faire ; 
De quoi serions-nous donc alors récompensés? 
Et- puisque la douleur suit le mal qu'on préfère 
Et qu'elle est pour nous seuls, par delà cette sphère 
Quel courroux frapperait de pauvres insensés? 

O superstitions obscures et sanglantes! 
Sacrifices hideux fumant au bord des flots, 
Longues processions de victimes dolentes, 
Chaînes, croix et carcans et chastetés brûlantes, 
Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots! 

Comment vous effacer jamais de nos mémoires? 
Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits, 
Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires, 
Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires 
Cachent encor le seuil de nos vieux paradis. 



184 PAROLES D'AMOUR 

O Nature, Nature, oh! dis, tes bras de mère 
S'ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés? 
Nous voulions t'arracher notre vie éphémère; 
Mais nous y renonçons... L'épreuve est trop amère, 
Et nous tombons, martyrs de nos divinités 1 

Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes ; 
Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons, 
Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes ; 
Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes; 
C'est aussi sur ton sein que nous nous endormons. 

Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses? 
Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau? 
Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses, 
Plus d'étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses, 
Depuis que nous restons penchés sur un tombeau? 

Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre? 
N'est-il point de splendeur dans un couchant vermeil ? 
Tout s'éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre, 
Alors que nous fermions nos paupières dans l'ombre, 
Nous est-il arrivé de craindre le sommeil? 

Apprendrons-nous enfin à garder le silence, 
A demeurer muets devant les morts pensifs? 
A quoi bon tant de mots? Lorsque avec violence 
La passion en nous se déchaîne et s'élance, 
Nos plus informes cris sont les plus expressifs» 



SILEXTIUM l8) 



Que valent nos discours ? En supposant un être 

— Un monstre, un malheureux — qui n'eût jamais aimé, 

Et qui, voulant un jour à cette aurore naître, 

Dans des livres choisis chercherait à connaître 

Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé : 

Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles, 
Monter le frisson fou qui dévore la chair, 
Et l'éblouissement qui met des auréoles 
Blanches autour du front riant de nos idoles? 
Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher? 

Non : ceci ne s'apprend qu'au fond des yeux sans voiles, 
Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis, 
Dans les torrents de feu qui parcourent nos moelles. 
Pour savoir ce qu'on doit savoir sous les étoiles, 
Fermons le livre obscur et regardons les nids. 



24 



l86 PAROLES D'AMOUR 



TOUJOURS 



IN o u s l'avons prononcé, ce mot, ce mot suprême 
Que l'austère sagesse interdit à l'amour, 
Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu'il aime 
Veut redire à son tour. 

«Toujours !...»Nousavonsdit: «toujours! » nous dont les âme 
Acceptent fièrement l'universel destin 
Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames 
D'un océan lointain. 

Nous l'entendons mugir quand nous prêtons l'oreille, 
Cet abîme profond aux antres ténébreux, 
Et nous avons pu dire une chose pareille, 
Et nous sentir heureux 1 

Oui, car nous méprisons l'âpre mélancolie 
Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité. 
Notre « toujours » à nous s'efface et s'humilie 
Devant l'éternité. 



TOUJOURS 187 

Mais il n'en est pas moins joyeux lorsqu'il palpite, 
Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair. 
Nous savons où le Temps entraine et précipite 
Tout ce qui nous est cher. 

Si nous la murmurons, la trompeuse parole, 
A ceux de qui demain viendra nous séparer, 
Cest que l'amour poursuit cette illusion folle 
Et veut s'en enivrer. 

Car, bien qu'il soit trop vrai que tout meurt et s'oublie, 
L'amour déjà n'est plus s'il croit qu'il peut finir. 
Nous aurions blasphémé, si l'aveu qui nous lie 
N'engageait l'avenir. 

Et vous ignoreriez la véritable ivresse 
Si, bravant la raison sur son trône usurpé, 
De votre cœur le cri d'éternelle tendresse 
Ne s'était échappé. 

Mais vous m'avez donné cette joie infinie. 
Qu'importe que je meure et que les temps soient courts ! 
A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie, 
J'ai fait dire : « Toujours! » 



PAROLES D AMOUR 



VKE TE'KSÉE T>E T^ASdAL 



V-x Pascal, tu disais : « Quand l'univers immense 
Briserait l'homme, astre humble et qui dans l'ombre a lui, 
L'homme encor, méprisant l'univers en démence, 
Serait plus grand que lui. 

« Tandis que la matière au hasard s'évertue, 
Lui, l'atome pensant, songe avant de périr; 
Le monde en l'écrasant ignore qu'il le tue ; 
Lui, sait qu'il va mourir. » 

Et moi, je te réponds : Immortel solitaire, 
Penseur sombre et puissant qui refusas d'aimer, 
Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère 
N'a point su l'exprimer. 

Si nous sommes très grands, si l'univers s'incline 
Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts, 
C'est que nous enlaçons d'une étreinte divine 
Ceux que nous adorons. 



UNE PENSÉE DE PASCAL 189 



C'est en les possédant que dans nos courtes heures 
Nous sommes les rivaux de l'Infini sacré; 
Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures, 
Morts, ils ont pénétré. 

Il les berce à jamais sur son sein formidable, 
Comme nous les bercions pendant les nuits d'amour ; 
Mais il reste jaloux dans le temps insondable 
De nos baisers d'un jour. 

Car à nos bien-aimés, en sa longue caresse, 
S'il dispense la paix et l'oubli précieux, 
Leur rend-il un instant l'ombre de cette ivresse 
Que leur versaient nos yeux? 

Xon, non!... Qu'il vienne alors et saisisse sa proie! 
Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux. 
Quand un cœur frémissant par nous s'emplit de joie, 
Nous devenons des dieux. 



I90 PAROLES D AMOUR 



LES TEiAUX Ç DE TICR.E 



il ier, dans le salon, de votre marche égale, 
Vous tourniez lentement, tandis que je songeais. 
Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale, 
Fauve, pailleté d'or et marqueté de jais. 

Vos voyages lointains ont orné cette salle ; 
Vingt pays ont produit ces merveilleux objets. 
Tout en pressant du pied la peau, robe royale, 
Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets. 

Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle, 
— Cage où s'épuiserait votre fureur frivole, — 
Comment partiriez-vous, étant ainsi captif? 

De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme, 

Certes je verrai l'un avant vous fugitif! 

Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme. 



LA PANOPLIE 191 



L*A T^X.OTLIE 



Vers l'angle où l'ombre douce attire le regard, 
Dans la pourpre enchâssé, l'acier pur étincelle; 
On dirait qu'un sang frais en longs filets ruisselle 
Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard. 

Le courbe yatagan lance un éclair hagard ; 
Sa gaine s'est usée à battre sur la selle; 
Et cette svelte dague, arme charmante, est celle 
Où Tolède épuisa son adresse et son art. 

Toutes les voici donc, l'atroce avec l'exquise, 
Chacune ayant été par vous au loin conquise, 
Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs. 

Leur lit d'obscur velours les porte inassouvies, 
Car des cruels baisers qui leur furent si chers 
La soif les brûle encor, ces buveuses de vies. 



I92 PAROLES D AMOUR 



'11ETE C X,TI% 



J e suis triste, ô grands bois! j'ai péché contre vous. 
Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux, 

Qu'assombrissait la nuit divine; 
Et nous pouvions errer en nous disant tout bas 
Ces choses que, souvent, l'oreille n'entend pas 

Tandis que le cœur les devine. 

Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil. 
J'ai laissé s'élever la voix de mon orgueil 

Dans votre auguste et pur silence, 
Et j'ai blessé celui qu'en secret vous charmiez. 
Dites, m'écoutiez-vous quand vous vous endormiez 

Au vent du soir qui vous balance? 



REPENTIR 193 

Lui — lui, qui s'irritait — ne souffre déjà plus, 
Car j'ai chargé son mal de baumes superflus; 

J'ai guéri sans peine sa plaie. 
Il sait que je suis fière et qu'il était jaloux, 
Et que l'amour parfois, dans ses caprices fous, 

Met notre âme ainsi sur la claie. 



Mais vous, m'accordez-vous aussi votre pardon? 
Vous avez par moments de doux airs d'abandon 

Qu'avec ivresse je contemple; 
Vous murmurez des bruits tendres comme des mots, 
Et vous arrondissez vos superbes rameaux 

Ainsi que les arceaux d'un temple. 

Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers. 
Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers 

L'azur tend ses immenses toiles; 
Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs, 
Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs 

Pour fruits d'or portent des étoiles. 

Si jamais j'ai rêvé de bonheur infini, 
Sans cesse j'y mêlais votre charme béni, 

O grands bois frissonnants et sombres! 
Afin de l'enchanter d'un songe surhumain, 
J'avais conduit celui que j'aime par la main 

Dans la profondeur de vos ombres. 

2) 



194 PAROLES 1) AMOUR 

Et puisque je l'ai fait souffrir dans ces beaux lieux, 
Puisqu'il a pu, sous votre abri mystérieux, 

Douter de mon amour sans bornes, 
Je vous croirai toujours irrités contre moi, 
Et je verrai toujours en tressaillant d'effroi 

Frémir vos hautes cimes mornes. 

Mais du moins entendez aujourd'hui mon serment : 
Lorsque je marcherai pas à pas, lentement, 

Près de lui sous vos voûtes fraîches; 
Soit que le gai printemps fasse éclore les nids, 
Soit que le vent d'hiver sur les chemins brunis 

Roule à nos pieds vos feuilles sèches; 

Craignant l'âpre regret et l'amer souvenir, 
Je ne laisserai point à ma lèvre venir 

Des mots moins doux que ma pensée. 
De mes torts d'un instant, bien que légers et courts, 
Humble, je veux distraire et consoler toujours 

Sa chère âme que j'ai blessée. 

Et s'il veut éprouver son pouvoir absolu, 
— Ce pouvoir sous lequel l'amour a résolu 

De plier ma fière nature, — 
Docile, il me verra suivre ses volontés, 
S'il vous invoque et s'il m'entraîne à ses côtés 

Dans vos abîmes de verdure. 



L AMOUR JOYEUX I95 



L'*A-\COU% JOYEUX 



vc o 1 ! vous connaissez votre empire, 
Et vous pouvez être jaloux ! 
Ami, ma lèvre ne respire 
Que pour vous. 

Quoi ! vous éprouvez ma tendresse, 
Et vous redoutez l'avenir ! 
Vous croyez donc que votre ivresse 
Peut finir? 

Savez-vous que mon cœur frissonne 
Quand votre front est soucieux? 
Mon bonheur s'efface ou rayonne 
Dans vos yeux. 

Un mot de vous change mon âme : 
Aussi longtemps qu'il vous plaira, 
Votre souffle de cette flamme 
Se jouera. 



I96 PAROLES D'AMOUR 

Cher tyran qui prenez ma vie, 
Vous me la rendez quelquefois : 
C'est lorsque j'écoute, ravie, 
Votre voix ; 

Ou bien lorsque mon regard plonge 
Dans votre œil au rayon béni, 
Et que je m'enivre d'un songe 
Infini. 

J'aime inventer des rimes folles 
Pour vous les murmurer tout bas; 
Vous n'êtes de leurs sons frivoles 
Jamais las. 

Alors qu'ainsi je vous enchante, 
Quand vous vous inclinez vers moi, 
Et que le rythme ailé vous chante 
Mon émoi, 

Nous avons le bonheur suprême, 
Et tous nos désirs superflus 
Ne demanderaient à Dieu même 
Rien de plus. 



L HEURE ENCHANTEE 197 



L'HEURE EXCff^XTH 



IvÊvES de ma jeunesse, ô mes rêves sublimes, 
Qui jadis habitiez d'inaccessibles cimes, 

Mes beaux oiseaux sacrés! 
Vous êtes descendus vivants parmi les hommes, 
Dans la réalité triste et sombre où nous sommes, 

Purs vous êtes entrés. 

Je vous croyais trop beaux pour ce monde où tout pleure, 
Et voici que soudain au toit de ma demeure 

Se suspend votre vol. 
Quand l'aube luit j'entends frémir vos douces ailes, 
Et le soir vos chansons me font oublier celles 

Du divin rossignol. 



I98 PAROLES D'AMOUR 

Mes yeux vous ont suivis, pleins de larmes amères, 
Lorsque vous sembliez, visions éphémères, 

Fuir au sein de l'azur. 
Mon cœur de votre adieu se brisait en silence... 
Et voici qu'aujourd'hui votre nid se balance 

A l'angle de mon mur. 



Que vous êtes charmants, fiers et joyeux, mes hôtes! 
Je vous ai vus planer dans des sphères très hautes, 

Parmi des rayons d'or; 
Tremblante, j'admirais votre splendeur farouche ; 
Mais vous apparaissez, sous ma main qui vous touche, 

Plus radieux encor. 



L'un de vous est l'Amour, sûr, profond et fidèle, 
L'Amour au vaste essor, dont le large coup d'aile 

Vibre dans l'infini; 
L'autre est l'Intimité qui fait une deux âmes; 
L'autre est la Poésie à l'aigrette de flammes, 

Chantant son chant béni. 



Tous vous êtes venus, chers captifs de ma vie. 
Un seul eût pu me rendre heureuse à faire envie ; 

Pourtant j'aurais souffert, 
Car mes vœux insensés vous appelaient ensemble. 
Mais le sort en un jour à mon seuil vous rassemble, 

Et mon ciel s'est ouvert. 



L HEURE ENCHANTÉE 199 

Amour ! . . . Culte du beau ! . . . Communion suprême ! . . 
Oh ! sentir qu'on s'élève au-dessus de soi-même, 

Que le cœur s'agrandit, 
Que l'on voit de plus loin la foule et ses mensonges, 
Parce qu'un œil aimé plein de merveilleux songes 

Doucement resplendit! 

Oh ! dans un clair esprit lire comme en un livre, 
Surprendre sa pensée et la faire revivre 

En des rythmes légers! 
D'un être grave et fort vaincre l'orgueil austère, 
L'entendre murmurer que rien ne vaut sur terre 

Nos aveux échangés ! 



Découvrir à la fois dans la main que l'on presse 
La virile énergie et l'exquise tendresse, 

Un ferme et cher soutien ! 
Être deux, se livrer sans jamais se connaître, 
Et se trouver nouveaux et plus charmants peut-être 

Après chaque entretien! 

Aimer tous deux les champs où frissonnent les roses, 
Les flots bleus, les parfums, les puériles choses, 

Les bois mystérieux! 
Accueillir la gaité qui rit et qui s'éveille, 
Et fixer sur la vie, étonnante merveille, 

Un regard sérieux! 



PAROLES D AMOUR 



Tout voir, tout admirer, tout chercher, tout comprendre 
Au fond d'un cœur, miroir qui prend tout pour tout rendre, 

Cœur à notre âme uni ; 
Savoir que rien n'est beau ni grand qu'il ne reflète, 
Et, comme en s'y peignant l'univers s'y complète, 

Y trouver l'infini! 



O rêves, rêves d'or que formait ma jeunesse ! 
Vous êtes devenus, riants et pleins d'ivresse, 

Une réalité. 
Je ne demande rien que prolonger cette heure : 
Dieu même n'en ferait pour moi point de meilleure 

Dans son éternité. 






LA NATURE ET L AMOUR 



ljl c hl % at:v%.e et l'*a-mou% 



/ainsi donc, ô vallons! 6 lacs purs! ô retraites 
Où rayonne l'amour sur la bruyère en fleur! 
Ils ne vous ont chantés, les orgueilleux poètes, 
Qu'au sein de leur douleur. 

Ils ne vous ont parlé, par leurs voix immortelles, 
Que lorsque en vos abris ils sont revenus seuls, 
Et qu'ils n'ont plus trouvé sous vos ombres si belles 
Que d'horribles linceuls. 

Leurs vers ont découlé de leur lèvre tremblante 
Lorsqu'ils ont parcouru votre désert sacré, 
Y suivant pas à pas la fuite grave et lente 
D'un fantôme adoré. 

Et ce n'était point vous alors que leur tristesse 
Se plaisait à parer d'un charme déchirant : 
C'était leur amour mort et c'était leur jeunesse 
Qu'ils cherchaient en pleurant. 

26 



PAROLES D AMOUR 



Ils vous ont accusés de rester impassibles 
Lorsqu'ils marchaient pensifs en sanglotant tout bas, 
Et que dans vos sentiers leurs rêves impossibles 
S'envolaient sous leurs pas. 

Bien peu leur importaient vos airs gais ou moroses 
Quand leur bonheur semblait ne pas devoir finir, 
Mais plus tard ils ont dit que l'éclat de vos roses 
Blessait leur souvenir. 

Ils se sont étonnés que vos grâces divines 
Devant leur désespoir resplendissent toujours, 
Et que vous n'eussiez point fait prendre à vos ravines 
Le deuil de leurs amours. 

Que n'ai-je, ô bois charmants, leur sublime génie, 
Puisque je suis heureuse et que vous m'enchantez, 
Puisque celui dont l'âme à mon âme est unie 
S'avance à mes côtés! 

Puisque je vois briller parmi vos frêles herbes 
En paillettes de feu les traits d'or du soleil, 
Et que sur les sommets de vos arbres superbes 
Reluit le jour vermeil! 

Puisque tout est chansons, que tout est rire et joie 
Sous vos ombrages frais, dans les cieux, dans mon cœur ! 
Oh ! pourquoi donc faut-il que l'écho ne renvoie 
Que l'accent du malheur? 



LA NATURE ET L AMOUR 203 

Pourquoi n'avons-nous pas des mots pleins de délire 
Qui fixent à jamais nos bonheurs fugitifs, 
Alors qu'un léger mal arrache à notre lyre 
Des accords si plaintifs? 

Pour élever vers vous une voix attendrie, 
Beaux asiles profonds où mon cœur fut bercé, 
Non, je n'attendrai point l'heure où la rêverie 
S'en va vers le passé. 

Non, je n'attendrai point de la trouver déserte 
La place où mon ami se reposa souvent, 
Et seule d'écouter dans la forêt inerte 
Les longs soupirs du vent. 

Voyez, nous sommes deux, nous savons vous comprendre, 
Notre aveugle bonheur ne cache point vos cieux, 
Votre sereine paix rend notre amour plus tendre 
Et plus mystérieux. 

Nous revenons à vous toujours, ô solitude! 
Votre calme imposant plait à notre fierté; 
Les bois silencieux, dans leur noble attitude, 
Ont tant de majesté! 

Notre âme, qui remonte aux sources de la vie, 
D'un monde étroit et vain fuyant les trahisons, 
S'agrandit tout à coup et s'élance ravie 
Vers vos purs horizons. 



204 PAROLES D AMOUR 

Nos pas en vos chemins errent à l'aventure, 
Vos aspects imprévus nous font longtemps rêver, 
Et tout autour de nous la tranquille Nature 
Semble nous approuver. 

Qu'il monte donc vers vous, l'encens de nos hommages, 
Dans nos félicités il doit vous être offert ; 
Et puissions-nous encor vous bénir, ô bocages, 
Quand nous aurons souffert! 

Aujourd'hui, l'œil perdu dans vos riants abîmes, 
Nous sentons les liens qui nous tiennent unis, 
Se serrant doucement au souffle de vos cimes, 
Devenir infinis; 

Et, songeant que demain les heures envolées, 
Blancs spectres, flotteront en ces muets séjours. 
Emus, nous voyons naître en vos vertes allées 
Les plus beaux de nos jours. 



LE VOYAGE 20) 



LE VOYAGE 



Ami, 



quand nous avons tous deux quitté la France, 
Bien que l'exil fût court, volontaire et joyeux. 
J'ai surpris un reflet de rapide souffrance 
Qui passait dans vos yeux. 

C'est lorsque le rivage, avec ses contours vagues. 
S'est perdu lentement dans une brume d'or. 
Rose, au loin la falaise, à l'horizon des vagues, 
Êtincelait encor. 

Vous m'avez avoué qu'une étreinte secrète 
Toujours vous oppressait le cœur, lorsque au départ 
Nos bords si familiers, noyant leur fine crête, 
Echappaient au regard. 

Mais pouvais-je éprouver un sentiment d'angoisse, 
Moi... moi qui m'enfuyais loin du monde avec vous, 
De ce monde cruel, dont un seul coup d'oeil froisse 
L'amour furtif et doux? 



206 PAROLES D'AMOUR 



Ali ! goûter un instant sur la terre étrangère 
Ces bonheurs par le sort à jamais déniés! 
Ah ! croire pour un jour — ivresse mensongère — 
Que vous m'apparteniez ! 

Marcher à votre bras sans plus d'inquiétude, 
Parmi tant d'inconnus, qu'au fond des grand bois noirs 
Qui nous ont si souvent prêté leur solitude 
Dans la paix des beaux soirs; 

Et ne pas me troubler devant tant de prunelles 
Pénétrant à loisir mon secret précieux, 
Plus que sous les yeux d'or aux lueurs éternelles 
Qui nous guettent des cieux ; 

Porter haut votre amour ainsi qu'une auréole, 
Le sentir rayonnant sur mon front, et passer 
Sans trembler de surprendre une injuste parole 
Prompte à le rabaisser; 

Vous posséder sans cesse : en ouvrant ma paupière 
A l'aube, et jusqu'au soir où nous rentrerions las; 
Vous suivre tout le jour, et la nuit tout entière 
Dormir entre Vos bras : 

Voilà l'illusion qu'un rapide voyage 
Pour un moment changeait en douce vérité, 
Et qui m'apparaissait quand j'ai vu le rivage 
S'enfuir dans la clarté. 



LE VOYAGE 



207 



Car, vous le savez bien, pour toute femme aimante 
Il n'est qu'une patrie et qu'un vrai sol sacré : 
La terre qu'embellit la présence charmante 
D'un seul être adoré. 



208 PAROLES D'AMOUR 



ÉCHOS 'D'tAV&OUlL 



Ji je n'ai pas l'amour, que m'importe la vie? 
Qu'importe au prisonnier la splendeur d'un beau jour ? 
Quel bien pourrait remplir mon âme inassouvie 
Si je n'ai pas l'amour? 

Si je n'ai votre cœur, — le vôtre, ô ma chère âme ! — 
Que m'importe la gloire, enivrante liqueur? 
Son nectar à ma lèvre est comme une âpre flamme 
Si je n'ai votre cœur. 

Si je n'ai votre espoir, cher, et votre pensée, 
Qu'importent mes travaux, sous la lampe, le soir? 
Qu'importent mes efforts et ma lutte insensée 
Si je n'ai votre espoir? 

Si je n'ai vos bonheurs pour enchanter ma course, 
Qu'importe l'aiguillon des désirs suborneurs? 
Toute félicité m'est tarie en sa source 
Si je n'ai vos bonheurs. 



ECHOS D AMOUR 2O9 

Si je n'ai vos tourments, peu m'importent les larmes 
Que versent ici-bas les douloureux amants : 
L'ineffable pitié même est pour moi sans charmes 
Si je n'ai vos tourments. 

Si je n'ai vos fiertés, qu'importe qu'on me blesser 
Qu'importent les dédains par avance acceptés? 
Tous les souffles amers courberont ma faiblesse 
Si je n'ai vos fiertés. 

Si je n'ai vos aveux à répéter en rêve, 
Qu'importe que la nuit vienne au gré de mes vœux, 
Sous les astres, chanter son doux hymne sans trêve, 
Si je n'ai vos aveux? 

Si je n'ai votre amour, que m'importe la tombe? 
Qu'importent tous mes ans moissonnés sans retour? 
Que le sépulcre s'ouvre, ô cher, et que j'y tombe 
Si je n'ai votre amour! 



27 



l'AROLES D AMOUR 



Loi FAUVETTE 



Uuand vous ouvrirez à votre fauvette 
La cage et le nid désormais déserts, 
Qui donc chantera pour vous de doux airs? 
Qui donc vous mettra tout le cœur en fête 
Quand s'envolera la chère fauvette? 

Dans les jours de trouble et de dur souci, 
Elle avait toujours, malgré ses alarmes, 
Un chant dont le ciel semblait éclairci, 
Un chant quelquefois tout trempé de larmes, 
Dans les jours de trouble et de dur souci. 

Hélas! elle était quelque peu farouche, 
Ne ressemblant guère aux oiseaux privés 
Qui vous becquetaient jadis dans la bouche, 
— Gens de basse-cour, des bourgeois rêvés. 
Hélas! elle était quelque peu farouche. 



LA FAUVETTE 

Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier 
Où le libre vent siffle quand il passe. 
N'effleurant jamais le banal sentier, 
Elle volait haut dans l'immense espace. 
Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier. 

Vous vouliez ses chants sans avoir son âme. 
Pourriez-vous sentir la tiédeur du feu 
Sans laisser jaillir et danser la flamme? 
La fauvette part au fond du ciel bleu... 
Vous vouliez ses chants sans avoir son âme. 

Mais quand s'ouvriront pour votre fauvette 
La cage et le nid désormais déserts, 
Qui donc chantera pour vous de doux airs? 
Qui donc vous mettra tout le cœur en fête 
Quand s'envolera la chère fauvette? 



PAROLES D AMOUR 



T'K.OMEK^l'DE SOLIT~iI%E 



L-'ans les bois frais, en la douceur des nuits, 
Vous avez seul promené vos ennuis. 

Dans nos grands bois, sous la lune d'opale, 
N'avez-vous point entrevu mon front pâle? 

L'air était plein des senteurs du lilas. 
Vous marchiez seul, pensif et le cœur las. 

A l'heure où tout sommeille et tout s'apaise, 
L'ancien amour, est-ce lui qui vous pèse? 

L'esprit peut-être, ou peut-être la chair, 
Hait en secret ce qui nous est trop cher. 

C'est la révolte obscure et douloureuse 

De l'âme, en qui plus d'un gouffre se creuse. 



PROMENADE SOLITAIRE 2Ij 

Mystère étrange... Hélas! notre sein nu 
Garde à jamais un abîme inconnu. 

Nous ignorons l'énigme qu'il recèle, 

Un sceau divin pour nous-mêmes le scelle. 

Nous le frappons pour en troubler l'écho : 
L'écho s'éveille et ne rend qu'un sanglot. 

Ah ! n'allez plus, ami, dans le bois sombre 
Des jours perdus compter ainsi le nombre. 

N'allez plus seul en nos anciens abris, 
D'un rêve amer vous y seriez surpris. 

Non, n'allez plus à cette chère place 
Sans que mon bras si tendre vous enlace. 

Car le Passé, sphinx aux rires railleurs, 

Nous guette aux lieux qui furent les meilleurs. 

Et moi, je puis faire encore, ô ma vie! 
Un doux Présent pour votre àme ravie. 



214 PAROLES D AMOUR 



SOUFFLES W^UTOaCME 



V>e soir, ô mon ami, sur notre cher village 
Le premier vent d'automne a tristement soufflé. 
Nos bois se sont emplis d'un tumulte sauvage, 
Dont mon trop faible cœur est jusqu'au fond troublé. 

Car sous le sombre ciel meurt la saison bénie, 
La rapide saison de nos bonheurs furtifs, 
Et c'est un souffle plein d'amertume infinie 
Qui tord et fait gémir les grands chênes plaintifs. 

Reverrons-nous jamais la douce solitude 
Où les bruits importuns du monde s'éteignaient? 
Reviendrons-nous errer encor, sans lassitude, 
Dans ces sentiers étroits où nos mains se joignaient ? 

Chérirons-nous longtemps d'une égale tendresse 
Nos anciens nids d'amour perdus dans le bois frais? 
Y viendrons-nous puiser toujours la même ivresse, 
Sans jamais voir pâlir leurs immortels attraits? 



SOUFFLES D AUTOMNE 21$ 

La modeste demeure aux lourds meubles rustiques 
Semblera-t-elle encor si touchante à nos yeux, 
Parmi l'ombrage épais de ces forets antiques 
Où, dans l'austère écho, sonnaient nos pas joyeux? 

Sur la haute colline en notre course atteinte, 
Devant l'immense espace embrassé tant de fois, 
Resterons-nous encor, lorsque l'Angelus tinte, 
L'un sur l'autre appuyés, recueillis et sans voix î 

Qui changera d'abord, la Nature ou nos amesr 
Hélas! et qui de nous se lassera d'aimer? 
Suffiront-ils toujours à nos cœurs pleins de flammes, 
Ces bonheurs d'aujourd'hui qui les ont pu charmer? 

Oh! qu'il est triste à dire à la chère retraite 
Le déchirant adieu qui nous sépare au seuil! 
Voilà pourquoi naissait mon angoisse secrète 
Devant le sombre aspect de la campagne en deuil. 

Pleurez, ô grands bois noirs ! Sifflez, ô vents funèbres ! 
Feuilles mortes, tombez sur le chemin durci ! 
Nuages, étendez vos voiles de ténèbres... 
Mon cœur, qui vous comprend, se glace et tremble aussi. 

Et pourtant je devrais bénir votre détresse : 

Sans l'horreur de l'hiver, que vaudraient les beaux jours i 

Sans le cruel adieu, la passagère ivresse 

Mènerait aux sommeils insensibles et lourds» 



2l6 PAROLES D'AMOUR 



Car en ce monde obscur dont la Mort est la reine 
Tout s'efface et périt de ce qu'on veut saisir, 
Mais qu'un bien seul échappe à la loi souveraine, 
C'est assez pour qu'en nous en meure le désir. 

Ami, plus l'avenir nous réserve de larmes, 

Plus sembleront pesants nos jours chargés d'ennuis, 

Et plus rayonneront les indicibles charmes 

De nos discrets bonheurs, si promptement enfuis. 

Puis, lorsqu'un doux printemps fera verdir les branches, 
Peut-être, revenus en notre ancien séjour, 
Parmi les frais lilas et les épines blanches, 
Nous verrons refleurir notre immortel amour. 



MIRAGES NOCTURNES 2l"J 



MIXAGES X.OCTUIL'XtES 



Jous la tonnelle verte, au fond du frais jardin, 
Nous avions devisé devant la nappe blanche. 
Pour si peu quelquefois le cœur entier s'épanche. 
Tous nos bonheurs passés renaquirent soudain 
Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin. 

Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune, 
Le long train, serpentant parmi les noirs massifs, 
Nous ramena bien tard vers Paris, tout pensifs, 
Échangeant en baisers notre extase commune, 
Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune. 

Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front. 
Nous étions seuls. Au loin fuyaient les douces plaines. 
L'air vif, en se jouant, confondait nos haleines. 
(Jusqu'à la mort ainsi nos bouches se joindront.) 
Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front. 

28 



2l8 PAROLES D'AMOUR 



Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse. 
Les grands arbres couraient ; les groupes des maisons 
Piquaient d'étoiles d'or les sombres horizons ; 
Quelque heure au loin sonnait, légère, dans l'espace. 
Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse. 

Je vous disais : « Voilà l'image de nos jours : 
Enlacés, nous verrons la fuite des années 
Partout disjoindre, unir, briser des destinées, 
Et nous nous appuierons l'un sur l'autre, toujours. » 
Je vous disais : « Voilà l'image de nos jours. » 

Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues. 

Le grand train mugissait comme un monstre affolé 

Qui se fût dans l'abîme à jamais envolé, 

Entre la terre et nous mettant cent mille lieues. 

Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues. 

Je n'avais pas besoin de relever les yeux 
Pour sentir jusqu'au cœur vos regards enivrés 
Qui se posaient sur moi, noyés de pleurs sacrés, 
Me causant un frisson aigu, délicieux... 
Je n'avais pas besoin de relever les yeux. 

Et ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve. 
La Nature est vraiment une argile en nos mains; 
Nous pouvons en tirer des bonheurs surhumains, 
La transformant au gré d'une chimère brève. 
Oui, ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve; 



RENOUVEAU 2IQ 



'KEX.OUVE^iU 



1 u veux entendre encor la langue douce et chère 
Qui t'a charmé jadis et vaincu par ma voix ; 
Ton cœur veut s'enchanter de la rime légère, 
Ce soir, comme autrefois. 

Tu me dis doucement, tout bas, le regard triste : 
« Après le mois des nids, les chants sont superflus. 
Ma fauvette se tait... Son amitié subsiste, 
Mais son amour n'est plus. 

« A l'heure du désir, sous la tendre feuillée, 
En mai, la chanson part et vibre en liberté; 
Mais, plus tard, la forêt s'apaise, ensommeillée, 
Durant le morne été. 

« Et toi, chère âme ardente et vive de poète, 
Tu nous fais des printemps très brillants, mais très courts. 
Le mien s'est envolé, car te voilà muette, 
Et depuis bien des jours. » 



PAROLES D AMOUR 



Méchant! Qu'as-tu pensé?... Ton reproche morose 
Me fait haïr la rime au double écho moqueur. 
Que t'importent, dis-moi, soit les vers, soit la prose, 
A toi qui vois mon cœur? 

Cependant ton regret réveille dans mon âme 
Comme un concert lointain de nos hymnes chéris. 
Je veux revoir briller la même heureuse flamme 
En tes yeux attendris. 

Puisque tu n'es point las de mes cris de tendresse, 
Penche-toi sur ma lèvre, ils y vont éclater. 
Puisque pour toi mes chants offrent la même ivresse, 
Je veux, je veux chanter! 

Le doute bien connu que trahit ta prière, 
N'excite plus en moi de soucis anxieux; 
Je sais le dissiper, souriante et très fière, 
D'un regard de mes yeux. 

Si donc en rythmes vains ma bouche balbutie 
Cet amour, qui grandit encore au fond de moi, 
Ce n'est point, cher jaloux, qu'en rien je me soucie 
De ton injuste émoi. 

Non, c'est que tu te plais à mes frivoles rimes, 
C'est que je pense et parle et vis pour ton plaisir, 
Et que j'ai, pour franchir toutes les hautes cimes, 
L'aile de ton désir. 



REVE ET REALITE 



H.ÊVE ET %E^4LITÈ 



Vous n'avez pas voulu me suivre en un beau songe 
Où nous aurions vécu seuls et loin d'ici-bas, 
Couple unique, bercé d'un séduisant mensonge, 
Ignorant à jamais les vulgaires combats. 

Vous n'avez pas voulu... Car votre regard plonge 
Dans l'âpre Vérité, que je ne connais pas, 
Et cette Vérité, dont le désir vous ronge, 
Seule a pu vous offrir d'indicibles appas. 

Vous avez dédaigné mon rêve de poète, 

Et, dissipant l'espoir de ma pauvre âme en fête, 

Vous m'avez prodigué votre cruel savoir. 

Soit... Marchons donc, ami, tout simplement sur terre. 
Mon cœur a, près de vous, choisi la route austère... 
Mais laissez-moi fermer les yeux, pour ne pas voir. 



PAROLES D AMOUR 



LE HO'hLHEUX 



Li e bonheur... le bonheur... Cher, nous savons tous deux 
Combien ce mot étrange est vide de pensée, 
Ce mot dont l'âme humaine est à jamais bercée 
Entre la terre sombre et le ciel hasardeux. 

Pourtant nous l'avons dit, et sur ma lèvre folle 
Avec une âpre ardeur il est souvent venu ; 
Je l'ai vu rayonner surtout dans l'inconnu : 
Mon cœur s'est fatigué de ce tourment frivole. 

Et je vous ai parfois vous-même fait souffrir, 
Car n'ayant nulle idole et nul espoir au monde 
Hors vous, je m'irritais, en mon erreur profonde, 
due votre main ne sût d'un tel mal me guérir. 

L'extase que le moine en sa froide cellule 
Trouve en Dieu, les vapeurs du haschisch et du vin, 
Ce qu'au monde réel l'homme demande en vain, 
Cet idéal fuyant dont le désir nous brûle, 



LE BONHEUR 22J 

J'ai voulu l'obtenir — moi qui n'y croyais pas — 
D'un amour surhumain, sans faiblesse et sans trêve, 
Et je vous ai troublé d'un impossible rêve, 
Quand j'aurais dû charmer la route où vont vos pas. 

Votre cœur tendre et fort comprend et me pardonne, 
Mais je prends ma chimère orgueilleuse en mépris. 
Ami, ma part de joie ineffable et sans prix, 
C'est l'humble et doux bonheur qu'en secret je vous donne. 



224 PAROLES D AMOUR 



L*AC%.Y!kUE S*AC%jE 



J'ai bu dans tes beaux yeux les deux divines larmes 
Où se fondait enfin tout l'orgueil de ton cœur. 
Pardonne si ma lèvre a pu trouver des charmes 
A goûter sur tes cils leur amère liqueur! 

Les amants, torturés d'incessantes alarmes, 
Et des soupçons jaloux épuisant la rancœur, 
Jadis avaient du moins parmi leurs sûres armes, 
Pour conquérir l'aimé, quelque philtre vainqueur. 

La sorcière mêlait, pour le blond ou la brune, 
Des simples merveilleux, cueillis au clair de lune, 
Et dans son noir chaudron les cuisait jusqu'au jour. 

Un philtre, dissolvant même les cœurs de pierre, 

Ainsi me lie à toi d'un éternel amour : 

Je l'ai puisé brûlant au bord de ta paupière. 



FEMME EX FLEURS 22^ 



FEMME ET FLEU%S 



Ami, qui raillez mon sourire, 
Préférez-vous donc à mon rire 

Mes pleurs? 
Je suis trop prompte et trop fantasque, 
C'est vrai. Mettrez-vous donc un masque 

Aux fleurs? 



Allez leur dire en la prairie : 

« Enfants, il ne faut pas qu'on rie, 

En l'air, 
Au papillon qui rode et vole, 
Vous effleurant comme un frivole 

Éclair. 

29 



220 PAROLES D'AMOUR 



« Mais si la joie est un vain leurre, 
Il ne faut pas non plus qu'on pleure. 

Or çà, 
Sur mainte corolle irisée 
J'aperçois l'eau que la rosée 

Versa. 



« Fleurs, il faut être philosophe. 
Votre âme est de bien mince étoffe, 

J'ai peur. 
Maint frelon, dans son doux langag 
De son amour vous offre un gage 

Trompeur. 



« Le vent qui passe vous irrite. 
Si le cœur de la marguerite 

Est d'or, 
Le bleuet manque de logique. 
Le souci du moins est tragique 

Encor ; 

« C'est une fleur grave et pensive, 
Dont l'humeur est un peu moins vive: 

Pour lui, 
J'estime assez son air morose, 
Qu'il reprend dès que l'aube rose 

A lui. » 



FEMME ET FLEURS 227 

Les fleurs, Maître plein de science, 
Trouvant tous vos sermons, je pense, 

Bornés, 
Sans raison peut-être et sans rime, 
Vous riront, ô penseur sublime, 

Au nez. 

Moi, qui suis comme elles légère, 
Du rire aux larmes passagère, 

Rêvant 
Quand il faudrait être profonde, 
Livrant mon âme comme l'onde 

Au vent, 

J'encours encor plus votre blâme, 
N'étant pas fleur mais étant femme, 

Hélas ! 
La raison ne peut me séduire, 
Et votre esprit de me conduire 

Est las. 

Ami, que je pleure ou je chante, 
Qu'importe?... Mon rêve m'enchante 

Un jour. 
Méritez-vous qu'on vous écouter 
C'est vous qui mites sur ma route 

L'amour. 



228 PAROLES D'AMOUR 



SORTILEGE 



Ami, pour éloigner quelque mal énervant 

Qui m'obsède, 
Vous avez un pouvoir si tendre que souvent 

Je vous cède. 

Nonchalante, le soir, près du feu je m'assois, 

Sous la lampe. 
Grave, alors vous venez, et vous posez les doigts 

Sur ma tempe. 

Droit au fond de mes yeux vous plongez longuement 

Vos prunelles, 
Astres dont les lueurs sont pour mon cœur aimant 

Éternelles ; 

Car toujours, dans l'abîme où, par un sort affreux, 

Tout retombe, 
Je les verrai briller au plafond ténébreux 

De ma tombe. 



SORTILEGE 220. 

Elles dardent en moi par leur regard profond 

Tant de flammes, 
Que leur feu lentement dissout, change et confond 

Nos deux âmes. 

Et sur mon front soumis vos caressantes mains, 

Empressées, 
Glissent en mon esprit par de subtils chemins 

Vos pensées. 

Moi, je vous laisse faire, et tout bas je bénis 

Ma névrose. 
Je vois, en ces moments de plaisirs infinis, 

Tout en rose. 

De vos grands yeux aimés au doux rayon charmeur 

Je me grise, 
Et j'admire en secret de votre art endormeur 

La méprise : 

Car l'effluve magique en mon sang nuit et jour 

Qui ruisselle 
N'a pas de nom savant, et votre seul amour 

M'ensorcelle. 



23O PAROLES D AMOUR 



T%^iV^lUX COMMUAS 



vJui, de nos deux efforts, oui, de nos deux pensées 
Jaillira quelque jour un vif et pur rayon. 
Dans les champs de l'esprit nos âmes enlacées, 
Bravant l'aveugle nuit et l'âpre tourbillon, 
Vont tracer jusqu'au bout leur immortel sillon. 

Vous, vous aurez la force, et j'aurai l'espérance. 
Nous serons moins troublés par le néant humain, 
Nous aurons plus d'ardeur et de persévérance, 
Ami, puisque ma main serrera votre main 
Et que nous serons deux dans l'éternel chemin. 

Certes, elle est immense et sombre, notre voie ; 
L'univers la poursuit vers un but décevant. 
Pourtant c'est la meilleure et la plus noble joie 
D'y marcher en premier contre l'ombre et le vent 
Et de crier bien haut et toujours : « En avant ! » 



TRAVAUX COMMUNS 231 

Nous n'arriverons point, — car jamais on n'arrive. — 
Mais que m'importe, à moi qui vous suis pas à pas? 
Le bord où vous touchez, c'est ma suprême rive ; 
Vous y suivre est l'espoir dernier de mes combats : 
Je ne veux pas savoir ce qui brille là-bas. 

Des feux follets ardents qui guident l'âme humaine, 
Idéal, Vérité, Loi, Justice, Infini, 
Le seul qui m'ait charmée et qui si loin me mène, 
Le seul qui pour mes yeux ne se soit point terni, 
C'est l'Amour doux et fort, l'Amour tendre et béni. 

C'est lui qui m'entraîna dans des sentiers sublimes. 
Tout ce que j'ai compris, il me l'a révélé. 
Et si je dois gravir encor de hautes cimes, 
C'est qu'en vous poursuivant sur le roc désolé 
Je franchirai le sol que vous aurez foulé. 

Ami, conduisez-moi plus haut, plus haut encore, 
Et ne redoutez pas de me lasser jamais. 
Ce n'est point que la soif de savoir me dévore, 
Mais vous partiriez seul pour ces lointains sommets... 
Or mon cœur ne peut plus vous quitter désormais. 



232 PAROLES D AMOUR 



COUT T>'ŒIL E-K, iA%%IE%E 



IVIixuit!... Tout bruit meurt dans la rue. 
Je lisais de doux vers. — Voici 
Que souriante et douce aussi 
Votre image m'est apparue. 

Le livre a glissé de mes doigts. 
Sur l'oreiller peuplé de songes, 
Avant de subir leurs mensonges, 
Il est bon de penser, parfois. 

Quel silence sur toute chose ! 
Ma chambre, en son intimité, 
Se recueille sous la clarté 
De ma lampe au fin globe rose. 

Je vous aime depuis quatre ans. 
Quatre ans!... Ils ont passé bien vite. 
Les ai-je trouvés, dans leur fuite, 
Tristes?... joyeux?... indifférents? 



COUP D ŒIL EX ARRIERE 2}} 

Ils n'ont point été sans nuage : 
Vous m'avez parfois fait pleurer. 
Quelle adresse à se torturer 
Peut montrer l'amant le plus sage! 

Vous vous mêliez d'être jaloux ; 
Je me fâchais de vos boutades. 
Oui, nous eûmes des jours maussades, 
Ami, vous en souvenez -vous? 

Il fut une heure plus amère, 
Quand votre esprit audacieux 
Vous fit au loin, sous d'autres cieux, 
Suivre votre haute chimère. 

Oh ! le train qui siffle et qui part ! 
Peut-on se quitter quand on s'aime ? 
Quel prix, à cet instant suprême, 
Prend un mot, un geste, un regard! 

Mais, pour ces moments de détresse, 
Bien d'autres j'en pourrais compter 
Qui sont venus les racheter, 
Tout remplis d'une exquise ivresse. 

Ainsi donc, remontant le cours 
Des quatre dernières années, 
Je vois des heures fortunées 
S'enlaçant à de sombres jours. 

30 



234 PAROLES D'AMOUR 

Ce que ma mémoire attentive 
Ne trouve point en ce passé : 
Ni dans le tourment insensé, 
Ni dans l'extase fugitive, 

C'est — soit qu'il fût profond et doux, 
Soit qu'il brûlât comme une flamme — 
Un sentiment, ô ma chère âme, 
Qui ne me fût venu par vous. 



PENSÉES D'AUTOMNE 235 



<PEX.SE ES WiAUTOMXsE 



.Le jour est passé; la nuit est venue 

Sous son grand manteau tout de noir velours ; 

La brume obscurcit la longue avenue... 

Mais, tout bas, mon cœur, qui t'aime toujours, 

Chante la chanson de toi bien connue. 

Le soleil s'éteint; la pluie est venue, 
Ses voiles tremblants flottent sur les bois; 
L'horizon brouillé se perd sous la nue... 
En moi doucement murmure une voix, 
Une voix d'amour, de toi bien connue. 

L'été s'est enfui ; la neige est venue ; 

L'infini silence emplit nos forêts, 

La lune pâlit leur cime chenue... 

Mon cœur se souvient : elle a tant d'attraits, 

L'histoire d'hier, par toi bien connue! 



236 PAROLES D'AMOUR 

Les ans passeront. Quand sera venue 
La mort, qui clora mes yeux pour jamais, 
Qu'alors dans ta main ma main soit tenue, 
Afin que mon âme, ô toi que j'aimais, 
S'endorme en l'extase où tu l'as connue. 



SERMEXTS d'aMOUR 237 



SETLME'X.TS D'^LMOUTi 



.L'exil, le temps, la douleur elle-même 
Sont les vaincus du grand Amour sacré. 
C'est pour jamais, mon amour, que je t'aime : 
Je l'ai juré! 

Je l'ai juré. Les bois sur la colline, 
Les grands prés verts que parfument les foins, 
Le ruisseau pur où le saule s'incline 
Sont mes témoins. 

Ils ont reçu ma suprême parole. 
Si tu gémis, d'un doute torturé, 
Que leur écho t'apaise et te console : 
« Je l'ai juré! » 

Nous vieillirons, car tout change sur terre. 
Que ces amis, moins fragiles que nous, 
Longtemps encor gardent dans leur mystère 
L'aveu si doux. 



238 PAROLES D'AMOUR 

Et quand, très tard, au déclin de ta vie, 
Tu reviendras en notre cher séjour, 
Que tout répète à ton âme ravie 
Mon chant d'amour; 

Ce tendre chant qu'en mes jeunes années 
Je redisais pour charmer ton ennui : 
A ses accents tes peines obstinées 
Toujours ont fui. 

Et cependant tu proclamais la femme 
Un être frêle, impulsif, décevant... 
Autant vaudrait se fier à son âme 
Qu'aux jeux du vent. 

Mais j'opposais à ton soupçon farouche 
L'arrêt futur des rêveuses forêts, 
Sachant qu'un jour les serments de ma bouche, 
Tu les croirais. 

Car s'il est vrai que tout meurt et s'efface, 
Il est un bien que rien ne peut ternir, 
Trésor qu'ici tout sentier te retrace : 
Un souvenir. 

Chacun poursuit sans repos sa chimère, 
Rêve éternel dont le cœur est charmé. 
Mais la moins vaine et la moins éphémère, 
C'est — en ce monde où la joie est amère — 
Avoir aimé. 



A MES VERS 239 



*A MES VET^S 



.Laissez- m 01 vous bénir, douces rimes fidèles, 
Puisque vos sons, légers comme un battement d'ailes, 

Quelquefois l'ont charmé. 
Laissez-moi vous bénir, ô mes vers, frais calices, 
Puisque mon bien-aimé respire avec délices 

Votre soufHe embaumé! 



Vous l'avez consolé sur la rive lointaine. 
Sans le quitter jamais dans sa route incertaine, 

Vous chantiez sur son cœur. 
Un peu de moi par vous vivait sur sa poitrine; 
Il sentait naître en lui l'espérance divine 

A votre accent vainqueur. 



240 PAROLES D AMOUR 

- 

Le soir, il s'asseyait, lassé, pour vous relire; 
La farouche forêt, vibrant comme une lyre, 

Tout à coup se taisait. 
II n'entendait que vous dans l'immense nature, 
Et le pesant souci de sa rude aventure 

Un instant s'apaisait. 

Vous portiez devant lui dans l'ombre et dans l'espace, 
Afin de diriger ce voyageur qui passe, 

L'amour, brillant fanal ; 
L'affreux péril en vain posait sur lui ses ongles, 
Votre vive lueur éteignait dans les jungles 

L'œil du tigre royal. 

Il vous a répétés à l'écho des vieux temples, 

Aux portiques déserts, montrant, mornes exemples, 

Notre fragilité : 
L'homme meurt, et ses dieux, que le temps brise et roule ; 
L'autel, étant de marbre, un peu plus tard s'écroule 

Que la divinité. 



Vous partagiez ainsi ses profondes pensées. 
Vous lui devez la vie, ô strophes cadencées, 

Il vous fit naître en moi. 
Vous procédez de lui : moi qui suis votre mère, 
Je ne vous ai donné que la grâce éphémère, 

Lui, la force et la foi. 



A MES VERS 24I 

Partez pour l'enchanter, fruits d'un hymen sublime. 
Votre naissance est haute, et pure, et légitime : 

Qu'il soit donc fier de vous ! 
Vous êtes siens. Sans lui, vous dormiriez encore, 
Germes obscurs marqués pour ne jamais éclore, 

Dans le néant jaloux. 

Souvent je sens en moi son esprit qui s'éveille; 
Alors il faut écrire et prolonger la veille, 

Et vous naissez, mes vers. 
J'aime ce doux travail qui me tient accoudée : 
Enfermer en tremblant l'essor de son idée 

Dans mes rythmes divers. 

Et s'il la reconnaît, pour peu qu'il lui sourie, 
Si, puissante, elle vit sous la strophe fleurie, 

Quel triomphe charmant! 
Lorsque aussi pleinement deux êtres se possèdent, 
Il n'est point sous le ciel de bonheurs qui ne cèdent 

A leur enivrement. 

Laissez-moi vous bénir, douces rimes fidèles, 
Puisque vos sons, légers comme un battement d'ailes, 

Quelquefois l'ont charmé. 
Laissez-moi vous bénir, ô mes vers, frais calices, 
Puisque mon bien-aimé respire avec délices 

Votre souffle embaumé ! 

51 



TABLE 



TABLE 



VISIONS 'DIVINES 



L'Œuvre des Dieux 5 

Fantômes divins 5 

La Charité de Bouddha 10 

L'Orient 13 

Le Progrès et les Dieux 16 

La Mort des Dieux 19 

Prière à Minerve 22 

LES V%*AIS DIEUX 

Prologue 51 

I . Le Désir 52 

II. Llllusion 5> 

III. La Mort - 3» 



246 



VISIONS oilLTIQUES 

La Main de la Momie 43 

Le Colosse de Memnon 46 

Une Victoire de Rhamsès II 49 

Les Loisirs de Sardanapale 50 

La Légende de Satni-Khamoïs 55 



SO'K J e K,ETS thilosothiques 

Dédicace 63 

I . Le Temps 64 

I I . Les Forces 6; 

III. La Vie 66 

IV. La Lutte pour l'Existence 67 

V . La Source 68 

VI. La Mort 69 

VII. Dieu 70 

VIII. Les premiers Ages 71 

IX. Les Sentiments 72 

X. La Raison 73 

XI. L'Idéal 74 

XII. Le Caractère 75 

XIII. L'Histoire. 76 

XIV. La Morale 77 

XV. La Voix des Morts 78 

XVI. L'Œuvre de la Nature 79 

XVII. Les Races de l'Avenir So 

XVIII. Les Pyramides 81 

XIX. Le But final 82 



247 



XX. L'Atome humain Sj 

XXI. La Fia d'un Monde S4 

SU%SUM COTCDiA! 

Surs ux Corda! 87 

SOUVE^LI%S 

Souvenirs 101 

Eternel Désir 104 

Dans la Forêt 106 

Un Bal de l'Opéra 109 

A Leconte de Lisle 1 10 

Tête-à-tête romantique 112 

Paysage de Mai 114 

Paysage d'Octobre 116 

Deux Voix 118 

Souffles d'orage 120 

A Celui ou Celle qui viendra 122 

Une Aventure de l'Amour 125 

Sons et Parfums 128 

Le Sommeil 129 

Sur un Nuage 151 

Une Goutte d'eau 135 

Songe d'Été 154 

L'Ame et l'Univers 157 

T^%OLES T>'^D,COU% 

Aveu t4i 

Rendez-vous 144 



248 



Suprême Sagesse 146 

Pourquoi je l'ai aimé. -. 149 

Philosophie 152 

L'Adieu i>6 

Lettre écrite en Automne 158 

Inquiétude 162 

Le Collier de Perles 165 

L'Oubli 16S 

Lettre écrite au Printemps 170 

Le Retour i"3 

L'Inde Bouddhique 176 

Silentium 180 

Toujours 1S6 

Une Pensée de Pascal 188 

Les Peaux de Tigre 19° 

La Panoplie 19 1 

Repentir 19 2 

L'Amour joyeux 19) 

L'Heure enchantée 197 

La Nature et l'Amour 201 

Le Voyage 20; 

Échos d'Amour 208 

La Fauvette 210 

Promenade solitaire 212 

Souffles d'Automne 214 

Mirages nocturnes . . . 217 

Renouveau 2I 9 

Rêve et Réalité 221 

Le Bonheur 222 

Lacrymae sacra; 22 4 

Femme et Fleurs .....,« 22 S 

Sortilège 228 



249 



Travaux communs 230 

Coup d'oeil en arrière 252 

Pensées d'Automne 25; 

Serments d'Amour 237 

A mes Vers 239 




5- 



xAchevè d'imprimer 

le vingt-six octobre mil huit cent quatre-vingt-quinze 
PAR 

ALPHONSE LEMERRE 

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 2} 
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